Il y a 25 ans...
Il faut relire la déclaration "Nostra aetate" sur l’Eglise et les religions non chrétiennes, promulguée par le Pape Paul VI le 28 octobre 1965.
Il faut relire en particulier le no. 4 sur "la religion juive". C’est un
texte prophétique qu’on est encore loin d’avoir appliqué intégralement dans
l’Eglise et dans le monde.
Du Concile, je suis revenu enrichi par la découverte du visage de
l’Eglise universelle, grâce à la rencontre des visages de tant d’Eglises
particulières, unies, grâce à leurs évêques, autour de l’évêque de Rome,
auprès de la tombe de saint Pierre, dans la lumière de l’Esprit Saint figuré dans un vitrail (tout au fond de la basilique).
Un souvenir - parmi tant d’autres - restera pour moi inoubliable: les
textes conciliaires suivaient de longs chemins avant de parvenir à leur
proclamation définitive dans une séance solennelle présidée par le Pape.
On recevait un premier projet qui était discuté point par point, ligne
par ligne. Parfois les Pères conciliaires votaient "placet", "non placet",
"placet juxta modum". La commission de rédaction présentait un nouveau texte, selon les demandes des "modi". On votait à nouveau sur chaque paragraphe. Et l’on présentait un nouveau "schéma" pour en arriver, après des semaines, ou des années, à ce qui serait le texte définitif. Il y avait enfin
un ultime et unique vote sur ce dernier. Il n’y avait plus place que pour
oui ("placet"), ou ("non placet"). C’est alors que le Pape seul décidait si
le texte serait présenté une dernière fois au Concile, pour être approuvé
ou non, solennellement en sa présence.
On disait dans les couloirs du Concile que si le texte avait trop de
voix négatives, le Pape ne le présenterait pas. On disait que le Pape désirait la plus forte majorité possible. Et c’est ici qu’intervient pour moi,
secrétaire d’un Cardinal qui participait à la dernière session, un inoubliable souvenir. Je puis l’écrire aujourd’hui puisque celui dont je veux parler est mort (il ne s’agit pas d’un cardinal ou d’un évêque suisse).
Lors de l’avant-dernier vote, celui de toute l’assemblée qui donne son
avis sur le dernier schéma, avant de le remettre au Pape, j’ai donc rencontré un cardinal de nos amis qui m’a dit qu’il avait voté non, parce qu’il
avait lutté pendant toutes les sessions pour qu’un paragraphe soit modifié
(il s’agissait de l’Eglise, du monde et des Juifs). On n’avait pas tenu
compte de son avis. C’est pourquoi il avait dit non.
Le lendemain, jour de la proclamation solennelle avec le Pape, j’ai rencontré à nouveau ce cardinal. Et je lui ai demandé s’il avait encore et une
dernière fois dit non. Il m’a appris qu’il avait dit oui. Je lui ai dit mon
étonnement: pourquoi et comment, en une seule nuit avait-il changé d’avis?
Sa réponse fut simple et claire: "Je tenais à mon opinion. J’aurais voulu
que le texte soit meilleur. Mais puisque le Pape a pensé qu’il était bon,
je ne pouvais pas, par mon vote, me séparer de lui. Je préfère rester attaché au Vicaire de Jésus sur la terre plutôt que de tenir à ma conviction
personnelle qui n’était pas pour moi une certitude de foi. Le Pape a besoin
de moi aussi...".
Puisqu’on m’a demandé d’écrire ici un témoignage sur ce que j’ai vécu au
Concile, j’ai voulu présenter ce souvenir inoubliable et exemplaire.
C’est pourquoi, aujourd’hui, quand je passe sous les fenêtres des appartements du Pape, près de la colonnade de la place Saint-Pierre, je repense
et repasse dans ma tête cette inoubliable et brève conversation d’un père
conciliaire qui durant toute sa vie a lutté pour la réconciliation des
chrétiens, des juifs et des musulmans.
+ Pierre Mamie
(secrétaire du cardinal Journet pendant
la dernière session du IIème Concile du Vatican)