Honduras : un pays en état de guerre larvée (020588)
Bruxelles, 2mai(APIC/CIP) Une importante délégation du Honduras conduite
par Luciano Barrera, secrétaire général de la Centrale Nationale des Travailleurs de la Campagne (CNTC), est actuellement en Europe pour y rechercher appui et solidarité. La CNTC est une organisation de paysans honduriens qui a cherché, dès sa création, à rester indépendante des grandes organisations politiques ou syndicales. Ainsi c’est l’espoir de milliers de
familles de paysans dépossédés que porte cette délégation. Elle a notamment
passé à Bruxelles ou elle s’est expliquée devant la presse.
Sur quelque 4,5 millions de Honduriens, 70 % vivent en région rurale et
30 % peuplent les villes et leurs faubourgs. Selon l’UNICEF, le Honduras
est le pays ou la mortalité infantile est la plus élevée au monde. En
outre, il y a trop peu d’écoles et des enfants de 6 à 7 ans sont déjà mis
au travail. On peut même dire qu’un demi-million d’enfants ne vont pas du
tout à l’école. A l’opposé de l’échelle sociale, c’est une toute petite
élite qui fréquente les établissements d’enseignement supérieur et l’Université.
Les chiffres officiels sont éloquents : 52 % de la population hondurienne est analphabète. Et cette proportion passe à 82 % pour la seule population paysanne. Rassembler les paysans, les aider à s’organiser ne va donc
pas de soi. Les initiatives du gouvernement pour l’alphabétisation se limitent malheureusement souvent à la période préélectorale.
250.000 familles sans terre
La délégation hondurienne n’a pas ménagé ses critiques devant l’ajournement continuel de la réforme agraire. En 26 ans, on a tout juste réussi à
partager 250.000 hectares entre 56.000 familles. Or, 2 % seulement des propriétés terriennes privées ont été concernées par ce "partage", tandis que
l’Etat a généreusement redistribué 98 % de ses mauvais terrains.
L’aide officelle du gouvernement des Etat-Unis a permis au gouvernement
hondurien d’octroyer aux familles des titres de propriété pour des terres
de 1 à 3 ha, mais elles n’ont eu aucun crédit pour de l’assistance technique. Le problème reste donc entier : à côté des grands propriétaires terriens et de quelques coopératives, végète une classe sociale à part, les
petits campesinos qui s’associent difficilement et avec qui il est presque
imposssible de mettre sur pied un syndicat. Et bien que la loi interdise de
céder des terres aux particuliers, le programme gouvernemental suffit à
légitimer les titres de propriété illégaux en possession des grands propriétaires fonciers. Résultat : 250.000 familles se retrouvent aujourd’hui
sans terre au Honduras.
Guerre "larvée"
Le secrétaire de la CNTC a aussi évoqué les problèmes liés à la
frontière avec le Nicaragua. Depuis sept ans, ce territoire frontalier est
occupé par la Contra, l’opposition armée au gouvernment sandiniste. Du même
coup, la frontière n’est pas accessible aux Honduriens (sauf avec un passeport en bonne et due forme), et surtout pas aux membres d’une organisation
paysanne. Dès lors 4.000 familles ont été "déplacées" dans les environs de
la ville de Danli. Présence de l’armée oblige. "En fait, ironise Luciano
Barrera, une armée nous suffirait. Mais nous en avons quatre : la Contra,
les Etats-Unis, le Salvador et la nôtre, celle du Honduras, qui participe
d’ailleurs régulièrement à des manoeuvres communes avec les troupes américaines depuis la grande base centro-américaine de Palmerola.
Cette présence militaire est loin d’apporter la sécurité à la population. Elle favorise, au contraire, une guerre psychologique. Les Honduriens
se méfient de plus en plus les uns des autres. Rien que l’an dernier, la
CNTC a particulièrement souffert de la répression au Honduras : 622 de ses
membres ont fait de la prison, 5 ont été assassinés, 2 ont subi des tortures et sont aujourd’hui handicapés à vie, une animatrice a été violée.
Autrefois, on accusait des paysans revendicateurs de porter atteinte à la
propriété privée. A présent, ils sont coupables de "subversion". Voilà
pourquoi les responsables de la délégation hondurienne parlent de guerre
"larvée" dans leur pays : "Chaque jour des Honduriens meurent du sous-développement ou de la répression."
L’appui de l’Eglise aux paysans
La revue flamande "Wereldwijd" vient de consacrer, un dossier au rôle de
l’Eglise au Honduras. Le Père Boada, jésuite, s’y fait l’interprète de ce
que pensent ses confrères dans le pays pour affirmer que le problème majeur
du Honduras tient à sa dépendance à l’égard des Etats-Unis. Forte de son
appui extérieur, l’armée pourchasse les professeurs d’universités comme les
animateurs pastoraux, tandis que les syndicalistes et les responsables
d’organisations populaires risquent de sa voir achetés ou "simplement"
d’être assassinés.
Ce dossier laisse également entendre que plusieurs évêques sont à ce
point influencés par les liens qu’ils entretiennent avec les militaires
qu’ils flairent le communisme partout. Selon un jésuite, il y a cependant
un changement perceptible depuis la nomination de Mgr Hector Enrique
Santos, archevêque de Tegucigalpa, à la présidence de la Commission
Nationale de Réconciliation, en exécution des accords de paix d’Esquipulas
II. Les évêques de Santa Rosa et de Trujillo ont récemment pris parti pour
les paysans sans terre et pour ceux qui luttent à leurs côtés au risque
d’être persécutés et menacés dans leur vie : plusieurs prêtres sont dans ce
cas. (apic/cip/bd)