"Nous nous étions fait des illusions sur Vatican II"
Lausanne, 27mai(APIC) "La situation du dialogue actuel avec les
catholiques n’est donc pas aussi destructrice qu’il y parait." Heinz Ruegger, nouveau responsable des relations oecuméniques de la Fédération des
Eglises protestantes de Suisse (FEPS), entré en fonction le 15 mai dernier,
reste optimiste. "Nous avions l’illusion que l’Eglise catholique d’après
Vatican II était tout à fait différente de celle d’avant (...) mais cela
constituait le développement d’une Eglise en continuité avec la réalité
d’avant Vatican II", explique le théologien. La situation aujourd’hui est
certes plus difficile, mais elle permet d’y voir plus clair avec plus de
recul et de réalisme, remarque-t-il.
Heinz Ruegger, docteur en théologie de 40 ans n’est pas un novice en matière d’oecuménisme, puisqu’il a été l’assistant du professeur Lukas Vischer, alors responsable du Secrétariat de la FEPS pour l’oecuménisme, supprimé l’an passé. Il exprime son souhait d’un oecuménisme inter-protestant
et estime qu’il faut se poser des questions critiques sur le mouvement oecuménique, notamment sur les méthodes du Conseil oecuménique des Eglises
(COE).
JMS: Quelle sera votre tâche de chargé de l’oecuménisme auprès de la FEPS?
H. Ruegger: Elle sera très générale; je devrai m’occuper de tous les
aspects oecuméniques de l’activité de la FEPS. Mon travail ne sera pas
identique à celui que Lukas Vischer a accompli jusqu’à l’an passé: le chargé de l’oecuménisme est directement lié à la FEPS, ce qui n’ était pas le
cas de Lukas Vischer. Ma future activité sera bien sûr en rapport avec la
Communauté de travail des Eglises chrétiennes en Suisse, le Conseil oecuménique des Eglises, la Conférence des Eglises européennes (KEK), etc.
JMS: S’il n’y a pas encore de cahier des charges pour votre fonction, vous
avez certainement une idée quant à la ligne que vous aimeriez suivre?
H. Ruegger: J’aimerais tout d’abord prendre assez de temps pour écouter,
lire et m’informer sur ce qui s’est fait jusqu’ici. Ce qui me préoccupe,
c’est notamment l’oecuménisme parmi les Eglises et mouvements protestants
eux-mêmes. Mon expérience sur le plan paroissial et cantonal montre que les
problèmes posés entre des groupes de tendances spirituelles différentes
sont beaucoup plus difficiles que les problèmes qui se posent entre protestants et orthodoxes ou catholiques. Il me semble très important que nous
n’allions pas en direction de relations satisfaisantes avec l’Eglise catholique en ayant perdu la dimension de "koinonia" entre nous.
Je pense également qu’il vaudrait la peine de s’occuper de manière critique des questions méthodologiques. Le mouvement oecuménique a développé
une certaine manière de travailler: on fait des conférences, on produit des
papiers, on a des commissions officielles - qui ne sont pas forcément représentatives des Eglises. Toutes ces assemblées produisent des textes qui
devraient etre pris en compte par les Eglises, ce qui n’est pas toujours
facile. J’ai l’intention de chercher de nouveaux modes de communication qui
pourraient être autres que la production de papiers et de consultations internationales, en approfondissant plutôt les possibilités de dialogue. Nous
devons apprendre de la base, qui vit ses expériences sur le terrain, ce qui
se fait déjà et devrait être pris au sérieux dans le cadre des discussions
théologiques entre experts.
JMS: A ce propos, comment percevez-vous le Conseil oecuménique des Eglises?
H. Ruegger: Je crois qu’il est nécessaire d’une part de considérer cette
organisation internationale d’un oeil critique, et d’autre part de la prendre au sérieux. Nous avons besoin d’une "délocalisation", et une telle organisation a besoin du soutien des Eglises membres, notamment des Eglises
suisses. Il me semble que les problèmes de communication du COE sont les
difficultés normales d’une organisation qui s’est développée et est devenue
beaucoup plus complexe qu’il y a dix ans. Il faut donc qu’elle se demande
comment elle veut se présenter et communiquer. Un des problèmes du COE est
qu’il est devenu difficile d’en avoir une vue d’ensemble, et de comprendre
ce que vise cette institution. Ce qui est perçu par la presse, par exemple,
concerne principalement les sujets d’éthique sociale et politique. Une
grande partie des travaux et de la vie du COE ne passe pas dans les medias
parce que les journalistes ne considèrent pas cela comme intéressant. J’aimerais pour ma part m’attacher à ce que cette vision du COE soit un peu
corrigée, et perçue de manière globale.
Un autre problème réside dans le fait que notre culture ecclésiale, sur
le plan mondial, est en explosion. La pluralité chrétienne est beaucoup
plus grande qu’elle ne l’était après la Deuxième Guerre mondiale. Or nous
n’avons pas encore trouvé une manière de vivre ensemble, dans les contacts
échangés et dans notre vie spirituelle, qui nous permette d’accepter et de
vivre cette complexité sans nous perdre dans les détails.
JMS: Vous entrez en fonction à un moment où le climat en Suisse est plus
tendu qu’auparavant avec notamment l’affaire Haas, puis la nomination d’un
ambassadeur au Vatican. Allons-nous vers une amélioration de ce climat ?
H. Ruegger: Le climat oecuménique est certes plus difficile qu’il y a deux
ans. Je ne suis malheureusement pas capable de dire si ce climat est en
train de changer. Mais je ne suis pas pessimiste. Contrairement à certaines
personnes qui prétendent que le dialogue n’est plus possible, je crois
quant à moi que nous avons des occasions de percevoir nos partenaires catholiques comme semblables à ce qu’ils ont toujours été. Cela dépend de la
perspective selon laquelle nous les observons.
Il y a eu parmi les protestants une tendance à voir le catholicisme
d’après Vatican II uniquement sous l’angle du progressisme. On a célébré
Vatican II comme une ouverture phénoménale du catholicisme. Et beaucoup de
catholiques eux-mêmes ont cru que Vatican II créait une situation absolument nouvelle. Je crois que c’était tout simplement faux: Vatican II n’a
pas inauguré une phase totalement nouvelle de l’histoire de l’Eglise catholique. C’était certainement une nouvelle étape, marquée par une ouverture
importante de notre point de vue. Mais cela constituait le développement
d’une Eglise en continuité avec la réalité d’avant Vatican II. Ainsi la situation actuelle est effectivement un peu plus difficile, mais en même
temps, elle présente la possibilité d’y voir un peu plus clair, avec du recul et plus de réalisme.
Cela nous permettra peut-être d’aborder des thèmes qui auraient toujours
dû être relevants dans nos discussions, mais dont nous n’avons pas parlé
parce que nous avions l’illusion que l’Eglise catholique d’après Vatican II
était tout à fait différente de celle d’avant. La situation du dialogue actuel avec les catholiques n’est donc pas aussi destructrice qu’il y paraît.
Je suis optimiste. (propos recueillis par J-M. Spothelfer/spp)