Haïti: Le Père J.-M. Vincent déplore le silence de l’épiscopat (171192)
Fribourg/Port-au-Prince, 17novembre(APIC) Face aux militaires qui terrorisent depuis un an la population d’Haïti - on parle déjà de plusieurs milliers de morts et disparus - nombreuses sont les voix dans l’Eglise qui
exigent une parole courageuse de la part de l’épiscopat haïtien. Ce dernier
se cantonne dans une "neutralité" et un silence mal supportés par des religieux qui considèrent cette attitude comme un "lâchage du petit peuple".
Une attitude peut-être motivée par le problème disciplinaire "fondamental"
que représenterait pour les évêques la présence d’un prêtre à la magistrature suprême de leur pays.
"Tandis que par dizaines des prêtres, des religieuses et même un évêque
sont menacés, emprisonnés et persécutés - ce qui n’était même pas arrivé du
temps des Duvalier!-, le silence officiel depuis un an est interprété par
la communauté haïtienne et par la base de l’Eglise comme un véritable lâchage du petit peuple de la part de la hiérarchie", estime le Père Jean-Marie Vincent, un religieux haïtien de passage en Suisse.
Jusqu’au coup d’Etat sanglant qui a renversé il y a un an le président
élu Jean-Bertrand Aristide, le Père Vincent était directeur de la Caritas
des diocèses septentrionaux d’Haïti. Il a dû quitter son poste pour des
raisons de sécurité, car il était en danger au Cap-Haïtien. Mais aussi parce qu’il a été très vivement "conseillé" par son évêque, Mgr François
Gayot, de donner sa démission et de prendre une année sabbatique.
De l’eau au moulin des putschistes
"Ainsi, mon évêque n’a pas de position précise face au coup d’Etat, lance le religieux; il essaye de se maintenir dans une espèce de neutralité.
Hormis les dénonciations de Mgr Willy Romélus, et les interventions sporadiques de quelques autres évêques, la Conférence épiscopale dans son ensemble a adopté une attitude de silence. Tout le monde la croit un peu complice: cela apporte de l’eau au moulin des putschistes."
Pour le religieux monfortain, cette position est difficile à comprendre,
quand on sait que dans les années 80 à 86, "l’Eglise, avec sa hiérarchie,
dans une grande communion", a tout même été le fer de lance de la lutte populaire contre la dictature des Duvalier. "Difficile dans ces circonstances
d’expliquer ce silence, persistant même aux moments les plus difficiles
pour l’Eglise institutionnelle: pensons aux fouilles de divers évêchés et
aux attaques violentes contre Mgr Romélus et ses prêtres".
"On pense que cela vient du fait que les évêques, que ce soit par euxmêmes ou sous une pression extérieure, considèrent que le problème disciplinaire posé par Aristide - prêtre et président - est tellement ’fondamental’ qu’ils en oublient le peuple. ’On’ a dû leur préciser qu’il ne fallait
pas que des précédents de ce type soient créés dans les Amériques et que
dans la situation politique mondiale actuelle, Aristide ne devrait pas représenter une espèce d’alternative, fondée sur une Eglise de base, inspirée
par la théologie de la libération".
Le nonce en point de mire
D’où vient cette pression ? "A voir la présence du nonce à toutes les
réunions officielles des putschistes - c’est d’ailleurs le seul diplomate
qui reconnaît ce pouvoir de facto, alors que même les Américains s’abstiennent de le soutenir officiellement -, on se dit que cela doit venir de
là...", déplore le Père Jean-Marie Vincent.
Cette pression pour que les évêques haïtiens aient une position commune
alors qu’ils sont divisés, estime le religieux monfortain, doit être pour
certains d’entre eux "une souffrance énorme, et si quelques uns sont confortés dans leur position, d’autres sont bien inquiétés par cette situation". A la base, lance Jean-Marie Vincent, la grande majorité de l’Eglise
est "du côté de la vérité et de la liberté".
Ainsi, la Conférence haïtienne des religieux qui regroupe quelque 1’500
religieux et religieuses s’est prononcée pour le retour inconditionnel du
président élu Aristide et pour le rétablissement de la légitimité constitutionnelle, pour la fin de la torture et de la répression et le respect de
l’habeas corpus.
Aujourd’hui, lance le religieux monfortain, la radio de la Conférence
des évêques d’Haïti, ’Radio Soleil’, considérée il y a quatre ans encore
comme la ’radio des sans-voix’, "est devenue même beaucoup plus ’putschiste’ que la radio nationale, la radio du pouvoir, au point que des prêtres
et même un évêque ont dû demander que Radio Soleil soit un peu plus décente". Pour Jean-Marie Vincent, "cette radio a fait de la désinformation systématique durant la présence d’Aristide au gouvernement, des programmes
faits principalement par Jean-Jacques Honorat, qui est en fait devenu le
premier ministre à la chute du président constitutionnel".
L’ancien directeur de la Caritas se demande comment il est possible que
certains évêques soient favorables à ce régime, "qui a déjà fait 3’500
morts et qui n’est soutenu que par une petite fraction de la bourgeoisie
malhonnête - la bourgeoisie ’patripoche’, par opposition à la bourgeoisie
nationale, patriote - qui a financé le coup d’Etat". Ce pouvoir, qui règne
par la terreur, n’a pas réussi en un an à élargir sa base sociale: "Il ne
se passe pas de semaines sans qu’il n’y ait des manifestations de résistance dans tous les endroits du pays; c’est parce que les militaires savent
que les gens sont avec Aristide qu’ils ne laissent pas le peuple s’exprimer. Les treize mois de dictature n’ont pas réussi à briser l’isolement diplomatique du gouvernement de facto, reconnu par personne, excepté par le
Vatican..."
Le nonce riposte
Dans une "communication" de sept pages de la nonciature apostolique en
Haïti et destinée aux communautés religieuses d’Haïti, le nouveau nonce,
Mgr Lorenzo Baldisseri, donne les raisons de sa nomination. "Le pape Jean
Paul II aime Haïti, explique-t-il. Il aime les Haïtiens, surtout les plus
pauvres. (...) A plusieurs reprises, le Saint-Père a exprimé son désir
d’aider Haïti dans la confuse et douloureuse conjoncture qui affecte tant
sa population".
Et Mgr Baldisseri d’ajouter dans sa lettre - qui circule en ce moment en
Europe mais qui a été rédigée ce printemps - que le pape veut aider l’Eglise qui souffre d’une "dramatique crise d’identité au niveau de la vie sacerdotale et de la vie religieuse, crise d’identité qui jette le trouble au
sein de la communauté des fidèles". Le pape, toujours selon Mgr Baldisseri,
"veut aussi aider les Haïtiens en tant que membres d’une nation en confortant les institutions de l’Etat", en précisant que ce sont là les raisons
qui ont amené le pape à envoyer un nouveau nonce, après une absence de
quinze mois, "provoquée par des faits douloureux dont le vrai peuple haïtien n’est certainement pas responsable".
Pour le nonce à Port-au-Prince, la solution au problème haïtien est
"toujours contrariée par des intérêts d’individus ou de groupes nationaux
ou étrangers qui n’ont aucun souci du bien commun de ce peuple de démunis".
Finalement, "l’Eglise est mère et éducatrice; elle est experte en humanité". Sa vocation est l’évangélisation et elle perdrait son identité "si elle suivait le rythme des intérêts humains, à la manière des politiciens",
conclut-il, en estimant que la vérité finira toujours par l’emporter sur le
mensonge, même s’il y aura toujours des gens pour essayer de manipuler les
institutions de l’Eglise et pour "tenter de confisquer à leur profit sa
haute autorité morale et spirituelle". (apic/be)
Encadré
Le Père Jean-Marie Vincent est un religieux monfortain haïtien, ordonné
prêtre en 1971. Bien qu’originaire du Sud, des Cayes, le ministère du Père
Vincent s’est exercé d’abord dans les paroisses du Nord-Ouest. Ces dernières années, et jusqu’au coup d’Etat qui a renversé le président constitutionnel Jean-Bertrand Aristide, il y a un an, le religieux monfortain était
directeur de Caritas et coordinateur de la pastorale sociale des diocèses
du Nord et du Nord-Ouest. En raison de son engagement, le Père Vincent a
déjà été victime de plusieurs tentatives d’assassinat et d’attentats.
(apic/be)