Un prêtre vivant sur place témoigne
Haïti, 22avril(APIC) L’agence APIC vient de recevoir une lettre signée
d’un prêtre qui vit quelque part en Haiti. L’auteur demande que l’on taise
son nom, par mesure de sécurité. Cette lettre, dénonce avec franchise ce
qui se passe sur l’île des Caraïbes depuis le dernier coup d’Etat. Ce message et ce cri confirment que ceux qui ont chassé le président Jean-Bertrand Aristide, continuent d’utiliser la terreur pour empêcher son retour.
La fin de la lettre pourtant, à l’image du temps pascal, donne aussi une
note d’espérance.
"Six mois après le coup d’Etat sanglant, le bilan est lourd en vie humaines", commence l’auteur de la lettre. "Plus de 1500 cadavres. Le bilan
est incomplet, car le massacre continue. La terreur est partout et la répression s’institutionnalise. Associations paysannes, mouvements de jeunes,
communautés ecclésiales, syndicats ouvriers ou paysans sont pourchassés à
coup de fusils et de bâtons. En campagne, ’les chefs de section’, institution tristement célèbre pour sa brutalité et ses accointances avec le macoutisme et qui avait été abolie sous le gouvernement du président Aristide, sont retournés au pouvoir et ont aussitôt recommencé leurs pratiques
d’intimidation et de chasse aux sorcières. La presse est toujours baillonnée. Les stations de radio ne diffusent plus de nouvelles. Elles ont été
attaquées, mitraillées ou détruites".
La radio nationale, par contre, poursuit le prêtre, "a le droit de désinformer. Elle diffuse à longueur de journée des informations truffées de
mensonges, de fausses nouvelles et crache son venin contre Aristide, l’accusant de tous les maux, le traitant de ’satan’, d’assassin, de dictateur".
Le speaker de "Voix des Tontons macoutes" va jusqu’à dire des paroles qui
illustrent du climat de violence et de méchanceté qui règne en Haïti: "Nous
avons besoin de neutraliser tous ceux qui organisent le chaos dans le pays.
Nous devons les retrouver, les écraser. Quand vous les trouvez, faites
d’eux ce que vous savez. Ecrasez-les, mangez-les, buvez leur sang".
"Les libertés sont balayées"
Une chose est claire. Les libertés, chèrement acquises et respectées
sous ’Titid’, sont balayées. C’est le règne de l’absurde où la parole des
dirigeants ne signifie plus rien, où l’on ne sait plus qui commande et qui
est commandé. En tous cas, le 30 septembre, il ne s’agissait pas de simple
renversement d’un président. L’objectif était et reste encore de casser les
reins à la mobilisation populaire des pauvres de notre pays pour le changement et la démocratie. On veut à tout prix, et les Américains en premier,
imposer au pays une formule de gouvernement excluant toute participation
des pauvres à la gestion de leurs propres affaires".
Le signataire de la lettre fait une comparaison facile à comprendre:
"Mais ’ces chauffeurs vagabonds de la voiture de l’Etat’ oublient de regarder dans le rétroviseur de l’histoire du peuple qui a fait 1804: la révolte
et la victoire des esclaves noirs. Nous n’accepterons plus le joug d’aucune
dictature. Il faut un seul mécanicien pour remettre la voiture accidentée
en route: le peuple haïtien".
Mobilisation de la population
"La population dans son ensemble reste très mobilisée. Malgré la répression sauvage, des graffitis sont peints sur les murs en faveur d’Aristide:
’Aristide pour 500 ans’, remplace ’A bas Titid, vive l’armée’!. Des journaux clandestins circulent sous le manteau. On écoute les radios étrangères. Dans l’ensemble les gens sont très courageux. Ils ont compris qu’ils
ne peuvent pas se croiser les bras ni se laisser faire au risque de retomber dans plusieurs années de dictature féroce. De fait, il y a des espions
partout, on surveille les allées et venues des leaders. Cette situation est
pesante. Il faut des nerfs solides. Une partie de notre travail pastoral
est paralysée. Tous nos projets de construction attendent la levée de l’embargo pour être réalisés. Notre travail s’est réorienté vers la lutte,
souvent clandestine, pour la justice. Nous essayons de soulager la misère
des gens comme nous pouvons. Nous hébergons des réfugiés ou intervenons en
faveur des pauvres battus atrocement ou croupissant dans les geôles des casernes".
L’espérance reste la plus forte
L’auteur de la lettre termine son message en ces termes: "Ces nouvelles
peuvent faire croire que je broie du noir. Il n’en est rien. Comme un ami
le disait: ’Je vis un roman d’amour avec mes paroissiens dans un monde de
haine féroce. Je puise beaucoup de force et de courage dans ce peuple meurtri qui crie, prie et espère’. Comment ne pas songer à ces paroles du prophète Ezéchiel: ’Je vais ouvrir vos tombeaux, dit le Seigneur, je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple, je vous ramènerai sur le sol
d’Israël. Le souffle du Seigneur vint sur les morts et ils revinrent à la
vie, ils se tinrent debout: c’était une immense armée’. Pâques est tout
proche et avec elle s’allume une nouvelle fois la flamme de l’espérance, la
victoire de la vie sur la mort. Puisse cette espérance nous animer et faire
jaillir la vie en nous et autour de nous". (apic/com/ba)