Haïti: du ministère sacerdotal à la présidence du pays (050291)
Des craintes, de l’espoir et des priorités pour demain
Port-au-Prince/Lucerne, 5février(APIC) Plébiscité par le peuple lors des
élections du 16 décembre en Haïti (67%), le Père Jean-Bertrand Aristide sera dès jeudi 7 février le nouveau président du pays. Sa tâche s’annonce
difficile. La tentative de coup d’Etat menée début janvier par le duvaliériste Roger Lafontant indique clairement que les macoutes sont toujours
présents dans le pays, menaçant de remettre en cause par la violence l’acquis démocratique du 16 décembre. Le pays est de plus au bord de la faillite économique. Pour réussir son pari, le nouveau président dispose d’un
certain nombre d’atouts: sa claire perception des problèmes et des priorités; la forte motivation du peuple et son esprit d’entraide, sa volonté de
mobiliser toutes les ressources locales.
En réussissant à réunir derrière son nom les deux tiers du peuple haïtien, le Père Aristide, le "prêtre des bidonvilles", avait causé une véritable surprise, en récoltant des voix de toutes tendances, dans toutes les
couches sociales de la société. Mais aussi en reléguant au rôle de figurants tous les autres candidats, y compris Marc Bazin, le candidat des Américains. Désavoué par ses supérieurs et par Rome à cause de son engagement
politique en faveur des pauvres - la quasi totalité de la population haïtienne - Jean-Bertrand Aristide s’était bien entendu attiré l’hostilité des
héritiers de Duvalier, les sinistres tontons-macoutes.
Jugeant que les élections de décembre 1990 risquaient de se dérouler selon le même schéma que celles de 1987 ou de ramener au pouvoir un Duvaliériste, le Père Aristide - Titid, comme disent familièrement les Haïtiens a voulu aller jusqu’au bout de son engagement. Et sa candidature surprise à
la présidence annoncée un jour avant l’échéance du délai prescrit aux
candidats avait fait l’effet d’un véritable coup de tonnerre. De 1 million,
le nombre des inscrits sur les registres électoraux allait passer en
l’espace d’une semaine à 2,3 millions.
Le plus dur reste à faire
Symbole pour tout un peuple qui a placé en lui toute sa confiance, le
président-Père Aristide, démis en 1988 de ses fonctions sacerdotale par sa
congrégation (Salésiens de don Bosco) a maintenant la tâche de mener le
pays. Le plus dur reste à faire, comme l’indique à l’agence APIC Charles
Ridoré, lui-même haïtien, secrétaire romand de l’Action de Carême, après sa
visite au Père Aristide faite en janvier dernier en Haïti.
Pour relever les défis, le président élu devra réaliser autour de son
action un large consensus. Son nouveau langage, par opposition à celui qui
lui seyait lorsqu’il tenait son rôle d’opposant, est déjà celui du rassembleur et de l’animateur. Il lui faudra aussi surmonter un autre écueil:
l’impatience des pauvres, qui seront peut-être tentés de vouloir exiger
tout, tout de suite. De manière très réaliste, le jeune président admet que
dans une première étape, son ambition se limitera à faire passer le pays
’de la misère à la pauvreté’.
"La chance qui passe", "La chance à prendre" sont les titres des deux
volumes du programme sur lequel le président a été élu. Mais les défis, de
l’aveu même du nouveau président, ne pourront être relevés sans les trois
mots-clés qui résument son orientation: participation, transparence et justice. La soif de justice est grande en Haïti, tant les gens ont été victimes de spoliations et d’arbitraire. Une institution judiciaire compétente
et impartiale devra être mise en place pour une "justice sereine en dehors
de tout esprit de revanche". La réconciliation nationale souhaitée, nécessaire, ne pourra s’établir que sur cette base.
Son engagement politique, le président Aristide le perçoit comme une
mission, comme le prolongement de son ministère auprès du peuple de Dieu.
Exclu de ses fonctions sacerdotales en raison de son engagement politique,
partisan convaincu de la théologie de la libération, le président Aristide
a confié à Charles Ridoré qu’au niveau officiel les relations de son gouvernement avec le Vatican seront des relations d’Etat à Etat, basées sur
l’égalité et le respect mutuel. Il n’y a pas de ressentiment personnel contre tel ou tel évêque, y compris contre l’archevêque de Port-au-Prince, Mgr
François-Wolff Ligondé, qui a quitté la capitale peu après la tentative de
coup d’Etat et le saccage par le peuple de l’archevêché: "l’archevêque
étant vu comme très proche de Duvalier et des macoutes, il a des problèmes
avec le peuple, et non avec Aristide".
De l’immédiat au long terme
Les mesures que le nouveau président entend prendre pour mener le pays?
Il y a un certain nombre d’axes qui se dégagent, confie Charles Ridoré en
rapportant les propos tenus lors de son entretien avec lui: rasssembler les
gens, établir un consensus compte tenu que deux Haïtiens sur trois ont voté
pour Aristide, lutter contre la vie chère, créer des emplois et rétablir la
sécurité. Cela dans l’immédiat. A long terme, le président-Père Aristide
veut donner la priorité à une mobilisation des ressources locales; relancer
le travail communautaire qui est une tradition chez les Haïtiens; développer les ressources naturelles; donner les moyens au peuple de se prendre en
charge; favoriser l’accès au crédit pour les paysans; résoudre le problème
du déboisement dont souffre le pays; continuer le travail d’alphabétisation.
Pour l’heure, la crainte du président Aristide est de voir les pays
étrangers le combler de félicitations le jour de son investiture en oubliant l’aide dont Haïti a besoin. Un pays que l’Action de Carême - dont JeanBertrand Aristide est depuis des années partenaire pour la réalisation de
projets, notamment celui visant à aider les enfants de la rue à Port-auPrince - a décidé de soutenir lors d’une séance tenue récemment à Lucerne
par une Commission d’experts de l’oeuvre catholique d’entraide. Actuellement, l’Action de Carême soutien 10 projets en Haïti en faveur notamment
d’organisations paysannes, d’animation rurale, du Mouvement paysan Papaye,
qui entend apporter un soutien aux femmes. Sans parler du secteur missionnaire, l’Action de Carême a contribué en 1990 pour 600’000 francs au soutien de projets de développement. (apic/cr/pr)