Pour la 'fête du Sacrifice’, dans le cadre du pèlerinage musulman (Hajj), qui tombe cette année le 28 juin, des millions d’animaux sont traditionnellement sacrifiés. L’intellectuel musulman genevois Hafid Ouardiri appelle à renoncer à cette pratique et à utiliser l’argent habituellement investi pour l’éducation, la santé ou la justice sociale.
«Il nous faudrait verser le prix de nos sacrifices aux associations et fondations honnêtes et sérieuses qui investissent ce qu’elles reçoivent comme donations pour promouvoir l’éducation, la lutte contre l’analphabétisme, la santé des plus démuni.es et l’accès à un travail décent aux populations en souffrance dans nos pays d’origines», requiert Hafid Ouardiri dans une lettre ouverte diffusée le 27 juin 2023.
Pour le directeur de la Fondation de l’Entre-Connaissance, à Genève, tel est «le sens que devrait avoir le Sacrifice de notre Père Ibrahim et de son fils Ismaïl [commémoré lors de la 'fête des Sacrifices' (Aïd el-Kebir), ndlr]. C’est bien mieux que de décimer des cheptels entiers en un clin d’œil et que des millions de diverses devises finissent dans les égouts.»
«Massacre» hors de contrôle
L’ancien directeur de la Mosquée du Petit-Sacconnex est bien conscient des problèmes que la tradition des sacrifices rituels posent dans le monde musulman. S’il n’est pas contre la consommation de viande en tant que telle, le spécialiste de l’islam voit d’un mauvais œil ce «massacre» qui engendre beaucoup de souffrances et «un business indécent, qui profitent à seulement quelques uns».
«Il s’agit tout d’abord de respect des créatures vivantes, explique-t-il à cath.ch. Chaque année, ce sont des centaines de millions d’animaux qui sont tués, souvent dans des conditions terribles et non contrôlées, avec de la maltraitance et beaucoup de brutalité. » Les sacrifices sont pratiqués dans une très grande partie des familles dans le monde musulman, assure Hafid Ouardiri. On y assiste parfois à une forme de compétition de qui aura la plus grosse bête ou la plus chère. «Des commerçants profitent de cela pour faire de juteuses affaires, en n’hésitant pas à gonfler les prix lors des périodes de fêtes. Il en résulte que des sommes exorbitantes sont dépensées. Certaines familles pauvres doivent emprunter pour pouvoir s’acheter un animal.»
Des gestes qui ont perdu leur sens
Des milliards qui pourraient être mieux investis, estime le spécialiste de l’islam. «Les besoins de développements sont tels dans beaucoup de pays musulmans que ces sacrifices rituels constituent un gaspillage inacceptable.» Pour ces raisons, il appelle à chaque musulman à renoncer délibérément à ces pratiques.
Ce qui ne serait pas non plus une désobéissance à la religion. «Il y a en islam la 'jurisprudence des priorités’, un principe selon lequel il convient d’agir selon les circonstances de manière intelligente et clairvoyante. Les sacrifices rituels sont plus pratiqués par coutume que par une foi véritable. Ces gestes ont perdu leurs sens. Quand il a fait son sacrifice, Abraham était dans une foi interrogative, pas dans une habitude sclérosante.»
Pour Hafid Ouardiri, il suffirait de faire un sacrifice «symbolique» par communauté ou localité plutôt que par famille. «Il nous faut sortir de toutes ces traditions insensées qui ne sont même pas demandées par l’islam», assure-t-il.
Le Genevois d’origine marocaine juge toutefois que les mentalités sont en train de changer. «Ces points sont de plus en plus discutés dans le monde musulman, et sans doute que les politiques s’empareront de la question dans un avenir proche. Mais même si une réflexion globale et sociale est utile, la prise de conscience et de responsabilité doit se faire d’abord chez chaque musulman.» (cath.ch/com/rz)