Une grille de lecture des "intégrismes"
Paris, 19février(APIC) "Dieu est-il revanchard?" (La Croix). "Dieu attaque" (Le Nouvel Observateur). "Dieu contre la cité séculière" (Le Monde):
ces quelques titres glanés dans la presse française donnent le ton d’un
ouvrage abondamment recensé et commenté, un ouvrage que d’aucuns n’ont pas
hésité à qualifier de "livre-événement" avant même sa parution aux éditions
"Le Seuil" et sa sortie en librairie: "La revanche de Dieu. Chrétiens,
juifs et musulmans à la reconquête du monde", de Gilles Kepel, sociologue
spécialiste de l’islam.
Gilles Kepel, dont on réédite actuellement un de ses précédents livres,
"Les banlieues de l’islam", consacré à la présence de l’islam dans nos
pays, est l’auteur d’une thèse sur l’Egypte moderne. Il est chercheur à
l’Institut d’études politiques de Paris et fondateur du Centre d’analyse du
monde arabe contemporain.
Dans son dernier ouvrage, qui ne manque pas d’allure prophétique, G. Kepel aborde la question, face au retour des intégrismes au sein des trois
grandes religions monothéistes, les "religions du livre", et à certaines
volontés de "reconquête" religieuse sur la société, de la responsabilité
des religions dans les grandes divisions. Il dit sa crainte d’une volonté
de mainmise sur les sociétés civiles de la part de certains mouvements et
idéologies, aussi bien dans l’islam (révolution chiite, expansion en Occident, succès du FIS en Algérie...), que dans le catholicisme en Europe (vu
à travers le mouvement italien "Communion et libération", les charismatiques, la querelle scolaire en France, la sortie du communisme en Pologne ou
en Tchécoslovaquie...), le protestantisme en Amérique (les "télévangélistes" et la "Majorité morale" aux Etats-Unis) et le judaïsme dit "orthodoxe".
Amalgame peu heureux
Des reproches sont cependant dirigés contre l’auteur. Les mouvements de
"reconquête" désignés dans le livre apparaissent avant tout comme les excès
inévitables et transitoires d’un retour à une certaine normalité des relations entre religion et société. "Il faut être fou, écrit Henri Tincq dans
"Le Monde", pour établir un rapport de cousinage entre la montée du Front
Islamique de Salut en Algérie et celle des partis ultra-orthodoxes en Israël, entre un télévangéliste américain et un ayatollah iranien, entre la
secte juive des Loubavitch et celle des tablighis, ces missionnaires de
l’islam du sous-continent indien". Peut-on réellement établir un parallèle
entre des phénomènes bien différents, s’interroge pour sa part Michel Kubler dans "La Croix". Il estime, à propos de certains phénomènes observés
par G. Kepel dans l’Eglise catholique, que "cette réaffirmation chrétiennne
n’a rien d’univoque et ne se prête guère aux parallèles avec la "réislamisation" et la "rejudaïsation", elles-mêmes ayant des logiques fort disctinctes".
Autre question de Marc Ragon dans "Libération": "Avons-nous perdu nos
Lumières?" La philosophie européenne des Lumières serait en effet, à en
croire Kepel, le point de mire commun à tous ces mouvements de réveil, comme en témoigne, selon lui, les déclarations avouées de certains juifs ultra-orthodoxes comme celles des théologiens favoris de Jean Paul II qui
contestent l’autorité envahissante de la raison sur la foi.
Les séquelles de la guerre israélo-arabe de 1973
"Pourquoi Dieu ressucite-t-il dans le monde entier, au même moment?"
Cette question posée par Chantal de Rudder permet à G. Kepel d’expliquer
lui-même dans "Le Nouvel Observateur" les liens que l’on peut établir entre
les différents intégrismes. Sa réponse: "La guerre israélo-arabe de 1973 a
bouleversé l’ordre du monde". L’auteur voit des liens de cause à effet entre cette guerre, la crise économique dans les pays industrialisés due à la
hausse du pétrole brut instaurée par les pays producteurs et ses conséquences sociales, en particulier la destruction des réseaux traditionnels de
solidarité. C’est, explique-t-il, dans les brèches établies par ces restructurations sociales que viennent se loger, puis se développer, de nouveaux mouvements, comme "Communion et libération".
En fait, G. Kepel conteste le terme d’"intégrisme". "Ces mouvements,
écrit-il dans "La Vie", présentent une caractéristique commune: ils tiennent à garder de la modernité les techniques et les outils, en éliminant de
celle-ci toute finalité laïque ou séculière". On ne peut les qualifier
d’intégristes dans la mesure où leur but n’est pas le retour à des pratiques anciennes et figées.
Le lien avec la guerre dans le Golfe? "Le Soir" a demandé à Kepel si
c’était le retour à un certain fondamentalisme des trois religions monothésites qui portait en lui des germes de guerre. L’auteur, dont le livre a
paru avec le déclenchement du conflit, précise: "Je dirais plutôt que les
événements actuels s’inscrivent dans la logique de la fin des universalismes, de la réaffirmation des identités antagoniques sur une base religieuse
et de la fin de l’antagonisme Nord-Sud. Je ne crois pas que le conflit du
Golfe soit d’abord une guerre de religion, mais chaque camp s’est accaparé
du vocabulaire religieux. Une des raisons qui font qu’on soit loin d’un
processus de compromis et de paix vient, entre autres, de la tentative de
Saddam Hussein de constituer autour de lui le monde arabo-musulman comme
une forteresse assiégée. D’autre part, un processus qui réglerait la question palestinienne ne peut ignorer que les Territoires occupés par Israël
sont largement colonisés par le mouvement ultranationaliste du Goush Emounim qui considère qu’ils font partie de la terre biblique promise par Dieu
à Israël". (apic/cip/pr)