Témoignage de Mgr Juan Gerardi, évêque auxiliaire de Ciudad Guatemala
Bruxelles, 8 mars(APIC) Sous la pression de l’étranger, les militaires
guatémaltèques se sont montrés plus prudents, évitant les exécutions massives, mais d’un point de vue qualitatif, rien n’a changé. Pour Mgr Juan Gerardi Conadera, évêque auxiliaire de Guatemala City, de passage à la Commission catholique "Justice et Paix" de Bruxelles, la répression se fait
actuellement sélective et vise à éliminer les figures-clés de la société
guatémaltèque.
Vice-président de la Commission de réconciliation nationale au Guatemala, Mgr Gerardi affirme que depuis que le président Serrano a pris la tête
du pays - le 6 janvier 1991 - "on a certes déploré, sur le plan quantitatif, moins de violations des droits de l’homme au Guatemala; visiblement,
peut-être sous la pression accrue de l’étranger, les militaires se sont
montrés plus prudents, évitant les exécutions massives. Mais d’un point de
vue qualitatif, rien n’a changé". L’évêque auxiliaire de Ciudad Guatemala
affirme ainsi que ceux que les militaires "éliminent" sont maintenant pour
la plupart des gens de l’Eglise, des syndicalistes, des intellectuels, des
défenseurs des droits de l’homme...
"Cette répression sélective offre un avantage au gouvernement, affirmet-il, car elle lui permet de faire passer pour de la ’criminalité ordinaire’ les violations systématiques des droits de l’homme".
Au début des années 80, Mgr Gerardi avait dû fuir son diocèse du Quiché
avec tous ses prêtres, pour échapper à la répression sans merci qui était,
à l’époque, spécialement dirigée contre la population indienne, majoritaire
dans le pays, mais privée de tous droits. Mgr Gerardi cite les noms de
quelques victimes de l’année dernière: le Frère mariste Moises Cisneros;
Julio Quevedo, collaborateur de Caritas; Marco Tullio Collado, homme politique; Celestino Vicente Jualy et Tomas Ventura Xon, défenseurs des droits
de l’homme; José Mérida Escobar, juge d’instruction à la recherche des assassins de l’anthropologue Myrna Mack et de la militante sociale-démocrate
Dinora Pérez; Adolfo Paniaga, professeur d’Université, etc.
La pratique des "disparitions" est toujours en vigueur
Sans atteindre les tristes records de la décennie précédente, la pratique des "disparitions" est toujours en vigueur dans le pays, tout comme la
torture dans les prisons et les centres de détention. Pas étonnant, affirme
l’évêque auxiliaire de la capitale, que des personnalités soient à nouveau
contraintes à l’exil. "Laisser le crime impuni, affirme-t-il, c’est laisser
un mur s’ériger entre l’Etat et la société; c’est alimenter un climat de
méfiance à l’égard des institutions formelles qui, visiblement, ne
fonctionnent pas; c’est favoriser le découragement et la détérioration de
la solidarité; c’est laisser penser que la violence est le seul moyen de
résoudre les conflits quotidiens".
Les violations persistantes des droits de l’homme au Guatemala - notamment la volonté de décapiter les organisations et les mouvements populaires
en les frappant à la tête - freinent les négociations de paix entamées en
avril 1991 entre le gouvernement et l’opposition armée. Ces négociations
sont menées avec la médiation de l’Eglise catholique guatémaltèque et des
Nations-Unies. Alors que les difficiles pourparlers sont entrés dans la
dernière phase, Mgr Gerardi préfère s’abstenir de faire un pronostic sur
l’issue des négociations.
La paix a un prix que tous ne veulent pas payer
L’évêque laisse cependant entendre que la paix et la réconciliation nationale ont un prix, celui de la justice, que tous ne sont pas prêts à
payer : comme ailleurs en Amérique latine, une masse de petits paysans dépossédés font face à une minorité de grands propriétaires terriens qui ne
sont pas prêts à accepter une réforme agraire. La situation sociale est
d’autant plus tendue que le fossé entre riches et pauvres ne cesse de s’approfondir : 85 % des citoyens guatémaltèques vivent aujourd’hui en-dessous
du seuil de pauvreté et nombreux sont ceux qui n’arrivent même pas à faire
au moins un repas par jour. Quatre enfants sur cinq sont en état de malnutrition.
Un autre problème aigu est le retour des centaines de milliers de personnes déplacées et chassées par la guerre et la répression. Mgr Gerardi
considère que l’accueil de ces réfugiés est "une priorité absolue". "Ici en
Europe, les chiens et les chats vivent mieux que les réfugiés et les personnes déplacées du Guatemala", n’hésite-t-il pas à lancer. Mais l’évolution du contexte international, conclut-il, en particulier la disparition
de l’antagonisme Est-Ouest, sont de nature à favoriser des solutions, "car
il devient difficile, maintenant que des accords de paix ont été signés
pour le Nicaragua et le Salvador, de présenter la guerre civile au Guatemala comme un conflit entre le monde libre et le monde communiste". (apiccip/be)