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    Ghada Aoun, le combat d’une juge libanaise: «C’est la foi qui m’a fait tenir»

    C’est l’histoire de Ghada Aoun, une femme de loi qui a osé s’attaquer à la corruption, le cancer du Liban. À son tableau de chasse, des politiciens, des hommes d’affaires et des établissements bancaires. Traitée d’incompétente par ses adversaires, la juge, soutenue par une majorité de Libanais et des institutions internationales, a tenu grâce à ses capacités professionnelles et à sa foi. Âgé de 68 ans, aujourd’hui à la retraite, elle continue d’œuvrer pour une justice libanaise non corrompue.

    Par Luc Balbont à Beyrouth, pour cath.ch

    Dans une interview récente à la chaîne de télévision libanaise LBC, à propos du «sur place» de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth (*1), elle exprimait sa déconvenue: «Les paroles n’ont aucune valeur s’il n’y a pas de justice indépendante qui protège le droit des citoyens. Dans le cadre de l’explosion du port de Beyrouth, il est honteux que les principaux responsables ne soient pas poursuivis. Dans ce pays, il existe un système basé sur le pouvoir politique qui influe sur la justice. On poursuit des présumés coupables secondaires, jamais les vrais responsables.»

    Ces propos, qui stigmatisaient la dépendance de la justice aux mains des puissants leaders politiques, avaient fait mouche, une attaque partagée également par une majorité de citoyens libanais. Il fallait que je rencontre cette femme, accusée «d’incompétence» et «de partialité» par le conseil de la magistrature, à cause de ces enquêtes dérangeantes, mettant en cause des personnalités politiques de haut rang: un ancien chef de gouvernement, des personnalités influentes du monde des affaires, des institutions bancaires, dont le directeur de la Banque du Liban.

    Comment cette femme avait-elle pu résister à ces attaques multiples, à ces gens qui l’avaient insultée durant sa charge de procureure générale du Mont-Liban (de 2017 à 2025), traitée «d’irresponsable», de «menteuse», de «folle» et de termes plus injurieux encore; à ces puissants et à leurs armées d’avocats, leurs réseaux relationnels et leurs capacités financières?

    «J'ai souvent prié»

    Quand on lui pose la question, sa réponse est directe: «C’est la foi qui m’a fait tenir. Depuis l’âge de 18 ans, j’ai noué une relation personnelle avec Jésus. Dans ces épreuves, j’ai souvent prié pour ne pas perdre la paix.»

    C’est à son domicile, sur les hauteurs du quartier beyrouthin d’Achrafieh que notre rencontre s’est déroulée. Ghada Aoun a pris son temps pour accepter. Elle partait en retraite spirituelle, un temps de prière nécessaire pour se ressourcer dans le silence. Et se méfiait aussi de cette presse qui avait si souvent déformé ses propos.

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    Notre correspondant au Liban, Luc Balbont, s'entretient avec Ghada Aoun | DR

    Dans son quartier, au cœur de la capitale libanaise, tout le monde connaît Ghada Aoun et l’immeuble où elle réside. Elle jouit dans les milieux populaires d’une solide réputation, considérée par une majorité de Libanais comme un symbole de moralité, d’intégrité totale, de droiture et d’équité.

    Au septième étage, la porte s’ouvre sur un appartement agréable, lumineux, mais sans faste excessifs. Pas de domestique, pas de garde du corps qui filtrent les entrées, pas d’œuvre d’art et de tableaux de maître accrochés aux murs, juste une photo de ses parents. Rien à voir avec ces résidences luxueuses de la grande bourgeoisie locale.

    Une procureure générale trop simple

    Verbe clair, français impeccable, Ghada Aoun transmet une énergie chaleureuse, qui met ses interlocuteurs immédiatement à l’aise. Un regard franc, expressif, un visage sans maquillage, sans apprêt. «Mes adversaires m’ont souvent reproché ma tenue trop simple, confie-t-elle, qui ne correspondait pas à ma fonction officielle de procureure générale du Mont-Liban.» Elle disparaît un moment à la cuisine pour préparer un café libanais.

    Notre conversation débute sur les épreuves qu’elle a endurées à partir de sa nomination en 2017 de procureure générale du Mont-Liban. «J’en veux surtout à ces juges qui oubliaient leur devoir et leur serment d’impartialité. Les autres étaient seulement manipulés.» Cinq années ou presque de calvaire quotidien et de souffrances. «Quand j’ai commencé à ouvrir les dossiers suite à des plaintes qui m’avaient été envoyées, j’étais loin de m’imaginer le degré de corruption où notre pays était tombé. Et combien les Libanais étaient victimes de ce fléau. Même si je ne me faisais guère d’illusion...»

    Le soutien des institutions internationales

    La liste des personnalités de premier plan visées par les enquêtes de la procureure générale du Mont-Liban commence par l’ancien directeur de la Banque du Liban, Riad Salamé en personne (*2), accusé de détournements de fonds et de transferts illicites. Cette enquête reçoit notamment le soutien de la Banque Mondiale et de pays étrangers. «Comme souvent, analyse Ghada Aoun, les institutions internationales justifiaient mes démarches, contrairement aux groupes et aux médias locaux qui me taxaient d’égarée.»

    «Comme souvent, les institutions internationales justifiaient mes démarches."

    Dans ce dossier, Raja Salamé, le frère du directeur de la Banque, est accusé de blanchiment d’argent, mais il bénéficie de protections politiques qui s’en prennent à la juge par médias interposés, en organisant des campagnes violentes, mettant en doute sa probité. Ils l’accusent notamment de favoriser le clan du général Michel Aoun, l’ancien président de la République libanaise, en refusant d’ouvrir des dossiers à son encontre. «C’est totalement faux, rectifie-t-elle, ils ont eu beau fouiller et retourner les archives dans tous les sens, ils n’ont trouvé aucune preuve. Si j’ai aimé le courage du général Aoun qui combattait pour un Liban libanais dans les années 1980-1990, et qui a dû s’exiler durant quinze ans en France pour éviter sans doute le pire, si j’ai prié pour lui, je ne l’ai aucunement favorisé. J’ai même instruit des dossiers contre ses proches et son parti, comme son gendre Gebran Bassil, sans aucune intervention de Michel Aoun.»

    L’ancien Premier ministre Najib Mikati et des membres de sa famille sont également accusés par la juriste d’enrichissement illicite, grâce notamment à des prêts immobiliers à des taux d’intérêts préférentiels attribués par l’État à des personnes financièrement faibles. Un dossier où des banques sont aussi incriminées. Ces affaires louches, où l’ancien chef de gouvernent est visé, déclenche une campagne de presse sans précédent contre la juge Aoun.

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    "J’étais loin de m’imaginer le degré de corruption où notre pays était tombé" | DR

    Pourtant là encore des instances internationales, comme «Transpararency International», loue son courage et son honnêteté: «Mes prières et la lecture des Évangiles, ainsi que les soutiens des instances financières internationales, m’ont aidée à ne pas sombrer», confie Ghada Aoun. Sont soupçonnées également des sociétés de renom pour fraudes, transferts illicites, blanchiments de fonds. Les enquêtes sont bloquées. Ghada Aoun émet des mandats d’arrêt mais les procédures n’aboutissent pas.

    Un dossier totalement vide.

    À partir de 2022, l’entêtement de Ghada Aoun et son amour pour la justice lui valent des campagnes d’hostilité féroces. Le système entend la révoquer. Les coups bas pleuvent. Les sanctions disciplinaires s’accumulent. Le clan des puissants réclame sa tête. Une tentative de destitution est lancée contre elle en 2023. Tenace, elle tient tête, s’obstine, ne baisse pas les bras: «Le dossier qu’ils avaient monté contre moi était totalement vide.» L’affaire est close. Les accusations ne tiennent pas. Beaucoup avait d’ailleurs validé son combat. Le 1er mars 2025, elle a 68 ans, c’est l’âge de la retraite. Les jours qui suivent son départ, elle signe un message lumineux sur les réseaux sociaux: «Quarante ans de lutte pour la justice ne s’éteignent pas avec une retraite. Le combat continue dans nos cœurs.»

    «Je n’ai jamais perdu l’espérance"

    A-t-elle douté de cette foi qui lui a permis de tenir jusqu’au bout? «Accusée, à bout, je me suis sentie parfois abandonnée comme Jésus sur la Croix, mais j’ai très vite repris le dessus. Jésus, c’est l’ami certain et fidèle, quand toutes vos connaissances sur qui vous comptiez trouver du réconfort vous tournent le dos. Dans les moments les plus forts de ma solitude, au moment où les médias me traitaient de traître et de bourreau du Liban, j’entendais Jésus me dire 'Ne crains rien, Je suis là'.»

    Ghada Aoun mène aujourd’hui une vie paisible. Contre ceux qui voulaient la destituer, elle contre-attaque: «Je n’ai certes pas la puissance financière et le réseau relationnel de mes adversaires, mais j’ai le désir de voir naître, plus que tout, une justice libanaise équitable et non corrompue.» Pour elle, le combat continue. (cath.ch/cath.ch/lbo/bh)

    (*1) 4 août 2020.

    (*2) Arrêté et emprisonné en septembre 2024 pour corruption, un délit qui aura plongé le Liban en 2019, dans une crise économique abyssale, la justice libanaise a finalement décidé de libérer l’ex directeur de la Banque du Liban Riad Salamé le 26 août 2025, contre une caution énorme. On parle de 20 millions de dollars.

    Ghada Aoun
    18 février 1957, naissance à Damour, ville située à une vingtaine de kilomètres au sud de Beyrouth, dans une famille chrétienne maronite. Jusqu’en 1975, elle est scolarisée à l’école des Sœurs des Saints Cœurs. En 1976, Damour, sa ville natale est détruite par un groupe de palestiniens sunnites. C’est durant cet évènement tragique «qu’elle noue une relation personnelle avec Jésus.» Études de droit à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Titulaire d’une double licence libanaise et française, elle rentre à l’École de la magistrature et prête serment comme juge en 1986. Elle s’oppose en 2002 à la fermeture de la chaîne de télévision MTV, que le régime syrien qui occupait alors le Liban voulait supprimer. Marginalisée, mais reconnue pour son professionnalisme, elle est nommée en 2014 présidente de la Cour d’assises de Zahlé et, en 2017, procureure générale du Mont-Liban, jusqu’à sa retraite en 2025. LBO

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