"Faut-il attendre une catastrophe pour qu’on parle d’un pays?"
Genève, 4avril(APIC) Lors de la 9e édition des "Rencontres médias NordSud" à Genève, un atelier a posé vendredi carrément la question: Les médias
occidentaux sont- ils "innocents", dans la manière de traiter l’information
qui provient du Sud? Deux professionnels de la presse romande, un journaliste originaire du Burkina-Faso et deux représentants d’Organisations nongouvernementale (ONG) ont dit leurs différents points de vue.
Les intervenants ont d’abord présenté, à tour de rôle, les problèmes que
rencontrent les médias face aux informations provenant du Sud. Tout en notant qu’il n’est pas facile de porter un jugement global sur les médias occidentaux, Adama Dieng, secrétaire général de la Commission internationale
des juristes, estime pourtant que ceux-ci devraient s’attacher à retrouver
un équilibre. A ne pas montrer seulement des images abominables de la Somalie ou de la Colombie, comme si l’horreur n’existait qu’au Sud, alors que
tout n’est pas "eau de rose" dans le Nord. Antoine Exchaquet, rédacteur en
chef du quotidien "Le Matin" et ancien délégué du Comité international de
la Croix-Rouge (CICR), pense quant à lui que lorsque son journal publie une
photo, celle-ci peut valoir un éditorial ou un commentaire. "Quand est paru
le portrait de la petite Colombienne agonisant dans la boue lors d’une catastrophe naturelle, l’Occident a été généreux comme jamais", remarque-til.
L’axe Est-Ouest davantage exploré
Le rédacteur en chef du quotidien lausannois admet toutefois l’auto-critique en ajoutant que les médias suisses et occidentaux sont aujourd’hui
plus préoccupés par l’axe Est-Ouest que par les relations Nord-Sud. Une
tendance au repli que constate également Antoine Maurice, rédacteur en chef
du "Journal de Genève et Gazette de Lausanne". "La sélection des informations est dictée par une alliance de fait assez lâche entre les préoccupations du Conseil de sécurité, les Etats-Unis et l’ensemble des ONG qui
exercent une pression sur tel ou tel sujet, donnant en quelque sorte l’esquisse de l’embryon d’une opinion mondiale", analyse-t-il. Et de poursuivre
en remarqunat que par définition, l’ordre du monde est sélectif et oublieux
de certains conflits (comme au Burundi par exemple).
Antoine Maurice met aussi le doigt sur une plaie qui fait souffrir actuellement bien des journaux: les contraintes économiques. "Si un petit journal comme le mien parle de ces faits oubliés, on dira qu’il est à côté de
ses pompes. Ses informations ne seront pas reprises par les autres médias
et il n’aura pas gagné de lecteurs supplémentaires", dit-il. Une opinion
que ne partageait pas cependant Roberto Savio, directeur de l’agence Inter
Press Service (Rome), lors de l’atelier précédent intituté: "La responsabilité du journaliste heureux". Daniel Cornu, directeur du Centre romand de
formation des journalistes et modérateur du débat, rapporte ses propos: "La
presse écrite a tendance à perdre des lecteurs parce que beaucoup de gens,
surtout des jeunes, ont aujourd’hui d’autres priorités et s’intéressent à
ce qui se passe dans les pays du Sud".
Les médias et les Droits de l’homme
Eric Sottas, directeur de l’Organisation mondiale contre la torture, pose en trois points les problèmes auxquels sont confrontés les médias face
aux Droits de l’homme. "On s’en occupe quand ça convient", la question des
Droits de l’homme intéressant les médias spécialement quand elle se calque
sur une actualité marquante (guerre, famine). Autre difficulté: "le spectaculaire exotique se vend mieux que le spectaculaire autochtone". Enfin la
discontinuité de l’information sélectionnée par les médias. L’Argentine par
exemple n’est plus à la mode depuis la chute de la dictature.
Cette interruption du mouvement, Gilbert Lam Kaboré, journaliste du Burkina-Faso basé à Paris, la juge frustrante. "Dans les journaux français,
par exemple, les nouvelles ont toujours un goût d’inachevé ou alors sentent
le réchauffé", remarque-t-il. Et de conclure en forme d’interrogation aux
lecteurs eux-mêmes: "Faut-il attendre une catastrophe pour qu’on parle d’un
pays?"
Une partie de la réponse se trouve dans le hall d’Uni Dufour où se tient
cette 9e Rencontre médias Nord-Sud. Une exposition de photos de Sergio
Penchansky plonge en effet dans les habitats de quelques "Argentins inconnus", tondeurs de moutons ou mineurs. Des visages que les médias décrivent
rarement, des hommes qui se battent pourtant pour leur survie loin des
grandes villes et de leurs sordides banlieues. (apic/fc/ba)