Conférence du Père Valadier dans le cadre de la "Quinzaine ignatienne"
Genève, 1ernovembre(APIC) Le débat du XVIIe siècle à propos de la liberté
et du rigorisme, entre les jésuites d’un côté et Pascal et les Jansénistes
de l’autre, retrouve aujourd’hui toute son actualité. C’est notamment le
cas dans l’Eglise catholique romaine et dans la société civile, où ces deux
courants s’affrontent. Et même s’ils ne sont peut-être pas diamétralement
opposés, il n’en reste pas moins que ce sont deux systèmes de pensée différents. Ces propos, le Père Paul Valadier, jésuite français, les a tenus
mercredi soir à Genève au cours d’une Conférence axée sur "Rigorisme et liberté morale".
Le Père Valadier, ancien directeur "démissionné" de la revue "Etudes" et
professeur au Centre Sèvres de Paris et à la Faculté de théologie de
l’Université de Lyon, s’exprimait dans le cadre de la "Quinzaine ignatienne" organisée par les jésuites genevois pour célébrer le 500e anniversaire
de la naissance d’Ignace de Loyola et le 450e de la fondation de la Compagnie de Jésus.
Dans un premier temps, l’orateur a situé les enjeux de la controverse
historique. Pascal accusait les jésuites d’être "suivistes et complaisants,
de se mettre à plat ventre devant la société et de proposer une morale à la
carte". A l’inverse, Pascal et les Jansénistes se faisaient les champions
de la défense de la "sévérité évangélique et des principes éternels qui
doivent s’opposer à la société".
Derrière ce premier niveau, relève le Père Valadier, se dessinent trois
problèmes importants. Suffit-il pour résoudre des questions nouvelles telles que la bioéthique, le terrorisme, ou encore l’environnement, de faire
appel à la tradition? La volonté de Dieu, à laquelle, selon les rigoristes,
il suffirait d’obéir, est-elle objectivement discernable? Et comment concilier cette volonté et la liberté morale? La morale est-elle déductible des
préceptes? Ou n’est-elle pas plutôt un processus qui tient compte du contexte et de la situation concrète dans laquelle les hommes vivent?
Problèmes réels et réponses inadéquates
Il ne fait aucun doute, le Père Valadier en convient, qu’aujourd’hui la
morale pose problème, que les principes sont remis en cause et qu’on assiste à un relativisme moral. Toutefois, il s’agit de voir si les réponses
fournies par le courant rigoriste permettent de résoudre les problèmes.
Paul Valadier est sceptique. Il estime que les rigoristes ne répondent
pas à la situation actuelle. Et ceci pour trois raisons principales: ils
font appel à l’autorité, à l’interdit et, pour l’Eglise catholique, au Magistère. "En fait, cela revient à donner une image d’un Dieu rigoureux, où
la Révélation est incompatible avec la liberté morale"; les tenants du rigorisme ne reconnaissent pas de "conflit de devoirs. Dieu a inscrit une
fois pour toutes ce qui doit être fait et évité, et la norme morale ne
souffre d’aucune exception", ce qui est impraticable dans la vie concrète
de tous les jours, conteste le Père Valadier qui relève qu’en plus "cela
fait l’impasse sur l’évolution historique, comme par exemple le changement
de position de l’Eglise catholique à propos des droit de l’homme"; la morale serait un tout qu’on ne pourrait toucher sous peine de voir tout l’édifice s’écrouler. Là aussi, l’orateur s’élève contre cette affirmation qui
"fait fi de la différence entre la raison théorique et la raison pratique".
En fin de compte, note Paul Valadier, le rigorisme moral va à l’encontre
de ce qu’il recherche. Car il décourage les personnes par une morale trop
exigeante qu’elles ne peuvent pas respecter, au lieu de prendre en compte
leur situation concrète et de les accompagner.
Selon le Père Valadier, les rigoristes se donnent bonne conscience par
leur position intransigeante sans se rendre compte qu’ils alimentent en
réalité un certain nihilisme par leurs exigences qui excluent, alors que,
pour l’orateur, il ne peut y avoir de morale intrinsèque, car elle doit
toujours tenir compte d’une analyse de situation et en dernière instance de
la conscience de chacun: "la vraie morale se moque de la suffisance du rigorisme", devait-il conclure. (apic/pp/pr)