Genève, 28mars(APIC) L’Abbé Pierre, fondateur des communautés d’Emmaüs,
était de passage à Genève pour l’enregistrement de l’émission de la Télévision Suisse Romande "Profil de ... Robert Hossein" (diffusion mardi 29 mars
à 20h 05). Il a répondu à quelques questions de l’Agence APIC.
APIC: Vos communautés en France permettent à plus de 4.000 personnes de
vivre. Quelle est la particularité des compagnons d’Emmaüs?
L’Abbé Pierre: Nous avons trois principes. Premièrement, nous refusons toute subvention de subsistance pour nous efforcer de vivre de notre travail
de récupération de tout ce qui est gaspillé. Il n’y a que pour les vieillards et les malades que, comme tout le monde, nous acceptons de l’aide.
Mais tant qu’on a la santé, nous voulons avoir la dignité de vivre de notre
travail.
Ensuite, il y a le partage. Le costaud qui peut abattre beaucoup de
travail n’a pas plus que le petit vieux qui ne peut que balayer.
Et troisièmement, nous voulons travailler plus que ce qui nous suffirait
afin que nous - qui étions des humiliés, considérés comme de trop dans la
société - nous puisssions nous offrir le luxe de donner. Ainsi les communautés de France, l’an dernier, ont pu donner presque 10 millions de
francs. (2,5 millions de francs suisses).
La misère que vous avez rencontrée lorsque vous avez commencé votre action
dans les années 50 est-elle très différente de celle qu’on rencontre aujourd’hui et que l’on a nommé "la nouvelle pauvreté"?
Evidemment, juste après la guerre, dans les pays qui avait été ravagés, il
y avait plus de sans-abris, plus de sinistrés que maintenant... Mais au milieux de toutes ces souffrances, on débordait de projets.
Et la misère aujourd’hui?
La détresse majeure, la plus grande souffrance actuelle - c’est évident,
mais on n’ose pas l’avouer - est pour la jeunesse de ne pas avoir de projet. Alors comment veux-t-on que cette jeunesse ne soit pas dans une espèce
de tristesse? Cela aboutit soit, pour les plus doués, à devenir des bêtes
fauves, des brutes pour conquérir des places en écrasant ceux qui sont autour d’eux; soit à plonger dans un désespoir qui peut aller jusqu’à la drogue. Ce n’est pas un hasard si la drogue se répend tellement aujourd’hui.
Bien sûr, la misère matérielle. Le manque de logis, la faim continuent
d’exister: en France, l’an dernier, on estimait à 600.000 les Français qui
n’avaient pas le minimum nécessaire à manger.
Vous qui avez été député, que pensez-vous des hommes politiques?
On me dit souvent: "Toi, qui les connaît bien, dis nous que c’est tous des
canailles!", et je réponds: "Tant que les élus sont recrutés parmis les
électeurs, la proportion de canailles parmi les premiers est la même que
parmi les seconds!".
Mais le pouvoir ne change-t-il pas un homme?
Le problème de tous ceux qui ont du pouvoir, c’est que ce pouvoir les
éloigne de la connaissance directe de la situation des autres gens.
Quand je parle avec des hommes politiques, je leur dis: "Même si vous
êtes le plus intelligent, le plus courageux, le plus généreux des hommes
politiques, il vous semblera toujours plus urgent de moderniser l’Opéra que
d’améliorer les conditions de vie dans les taudis. Ce n’est pas que vous
n’avez pas de coeur, mais votre fonction vous fait un devoir d’aller de
temps en temps à l’Opéra; elle ne vous fait jamais un devoir d’aller visiter les taudis. Alors que si c’était votre fille qui, ce soir, devait dormir avec dix personnes dans une pièce, sans hygiène ni commodités, et bien,
vous trouveriez une solution tout de suite!"
Un jour après avoir tenu ce discours, un premier ministre m’a fait
demander ou il pourrait trouver, incognito, ce qui lui ferait mal. Il ne
connaissait la misère que par statistique. Or on ne pleure pas devant une
statistique.
Je pense qu’il faudrait que, de temps en temps, tous les hommes politiques, veuillent, comme ce premier ministre, faire des retraites de
misère...
Dans l’optique des prochaines élections présidentielles, que pensez-vous de
la situation politique actuelle en France?
Je me suis beaucoup réjouis de la "cohabitation". Non pas qu’il faille la
vouloir comme institution, mais du fait que les institutions la permettent.
Ce n’est certes pas confortable pour ceux qui gouvernent, parce que l’un et
l’autre bord doivent freiner leurs emballements, mais c’est certainement un
facteur d’équilibre. Surtout que dans un pays comme la France, il n’est pas
sérieux, au lendemain des élections présidentielles, parce que deux ou
trois cent indécis ont penché plutôt d’un côté que de l’autre, de crier que
la France est devenue rouge, ou qu’elle est réactionnaire... (apic/mgn/bd)