Genève: Charles Journet, un théologien en son siècle (271091)
Genève, 27octobre(APIC/Marie-Claude Fragnière) Genève, ville d’origine de
Charles Journet, a rendu hommage les 25 et 26 octobre au célèbre cardinal
au cours d’un colloque scientifique organisé à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance et intitulé "Charles Journet (1891-1975), un théologien en son siècle".
Mis sur pied par Philippe Chenaux, assistant-docteur à l’Université de
Genève, ce colloque qui s’est déroulé au Palais de l’Athénée a revêtu un
double aspect. Acte de reconnaissance, bien sûr, envers cet homme éminent ami, voire maître de bon nombre de personnes au sein de l’auditoire - mais
aussi acte scientifique, avec un regard neuf, pluriel, de la part de philosophes, théologiens, historiens ou artistes appartenant à plusieurs confessions. A cette occasion, différentes facettes de la personnalité et de la
doctrine de Charles Journet ont été mises en lumière.
Journet face à l’oecuménisme
La communication d’Etienne Fouilloux, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lyon II, analyse une oeuvre de jeunesse de l’abbé
Journet : "L’Union des Eglises et le christianisme pratique", publiée en
1927. Dans ce livre, le premier du genre en langue française, le théologien
catholique évalue les premiers pas du Mouvement oecuménique d’initiative
anglo-protestante, à la Conférence de Stockholm (1925). Le jugement est sévère. Mais plus que son contenu, c’est la méthode qui importe. En bon disciple de Saint Thomas d’Aquin, l’abbé Journet part des principes pour arriver aux événements et non l’inverse.
Il définit donc ce que doit être l’unité des chrétiens selon l’orthodoxie catholique avant de constater que Stockholm obéit à une autre logique :
celle d’un protestantisme tout à la fois libéral et social. Bien que dépourvue de passion polémique, la condamnation est donc nette. Elle est confirmée par quelques articles à chaud sur la seconde conférence du Mouvement
oecuménique tenue à Lausanne en 1927. Les responsables de ces deux conférences vivent mal ces jugements qui font au théologien de Fribourg une réputation de censeur intransigeant.
Journet face au totalitarisme
Marie-Agnès Cabane, doctorant et ancienne secrétaire générale de la Fondation Journet, présente les exigences chrétiennes en politique de l’abbé
Journet dans le contexte historique de 1930 à 1946. "Le totalitarisme pourrit tout ce qu’il touche". Le chrétien se doit donc de résister non par une
opposition politique, mais par une résistance spirituelle intimement liée
aux exigences de la morale, aux exigences supra-politiques de l’Evangile.
"L’action politique est libre dans son domaine et non un instrument de
l’Eglise", celle-ci a des armes d’un autre ordre, rien qui ne ressemble à
un quelconque totalitarisme. Pas de guerre sainte.
En 1935 déjà, Journet dénonce la vision manichéenne qui consiste à chasser un totalitarisme par un autre. Il affirme le devoir moral de désobéissance à un ordre inique. Mgr Besson, dans une attitude de prudence ponctuelle, suppliera l’abbé Journet : pas de politique ! Ce à quoi Journet répondra avec l’esprit filial mais la fermeté requises : "Pas de politique,
oui Monseigneur, c’est le moins que puisse dire l’Eglise. Mais alors pas
non plus de politique fasciste, pas de politique totalitariste nazie". Pour
le théologien, ce n’est pas faire de la politique que de s’opposer au totalitarisme, il s’agit de rappeler les exigences supra-temporelles de l’Eglise; la Suisse ne peut pas être "neutre de sentiment".
Journet face au mystère d’Israël
Esther Starobinski-Safran, fille du grand rabbin Safran, chargée de
cours à l’Université de Genève, présente la réflexion de Journet sur ce
thème à partir de "Destinée d’Israël", livre écrit en 1944, à une époque où
le peuple juif venait d’affronter "le plus terrible assaut de violence, de
mépris, de cruauté sauvage et planifiée... que le monde ait jamais vu".
Pour Journet comme pour Maritain, Israël est un mystère d’ordre sacré
dont l’apôtre Paul livre les éléments essentiels dans les chapitres 9, 10
et 11 de l’épître aux Romains. Dans la perspective paulinienne, la destinée
d’Israël selon la chair est un mystère, qui se répercute sur l’histoire
temporelle des Juifs parmi les nations. Et d’un autre côté, la tragédie
d’Israël est la tragédie même de l’humanité dans ses luttes et ses souffrances, dans son cheminement laborieux vers la rédemption. A ce titre-là,
il n’y a pas de solution à la question juive.
Au cours d’un essai plus récent (1966, dans Nova et Vetera"), Charles
Journet appelle le théologien et le croyant à s’engager toujours plus loin
dans la compréhension de ce mystère d’Israël. Il invite à saisir "comment
un unique principe de haine du surnaturel est à l’oeuvre soit dans l’antisémitisme, soit dans l’antichristianisme". Se référant à la parole de
l’Apôtre selon laquelle ce que Dieu a donné une fois est donné pour toujours, Journet reconnaît comme Maritain, que "les Juifs ont droit, par héritage humain, à la terre donnée par Dieu à leurs ancêtres".
Présence de Journet au Concile Vatican II
Le dominicain Jean-Pierre Torrell, professeur à l’Université de Fribourg, explique que, créé cardinal par Paul VI en février 1965 seulement,
Journet n’a pu participer qu’à la quatrième session du Concile Vatican II.
Dès la première semaine, il fait une intervention remarquée dans la discussion sur la liberté religieuse où il se fait l’avocat d’un nouveau type de
relations entre l’Eglise et l’Etat. Huit jours plus tard, il intervient de
nouveau à propos du schéma XIII, le futur "Gaudium et Spes", par une série
de 70 amendements et des interventions très précises sur les rapports de
l’Eglise et du Monde, sur les minorités nationales et sur le thème "culture
humaine et christianisme".
C’est également dans le cadre de cette discussion que Journet prononce,
à la demande de Paul VI, un discours très écouté sur l’indissolubilité du
mariage chrétien. Il interviendra aussi dans la discussion des textes sur
les missions, sur les prêtres et sur les indulgences. Le cardinal Journet a
donc eu une présence très active en cette dernière étape du Concile et cela
fait regretter son absence lors des trois premières sessions.
Journet, théologien intégrant l’expérience des saints
Pierre-Marie Emonet, également dominicain, présente la place de l’expérience des mystiques reconnus par le Magistère dans la structure de l’acte
théologique : la sagesse des saints est au-dessus de la sagesse de la foi,
car c’est la sagesse de l’amour. La sagesse de la foi est la connaissance
de ce que Dieu est, de ce que Dieu fait, sagesse révélée dans l’Ecriture en
des mots "divinement choisis".
La sagesse de l’amour est une connaissance dont la source est l’amour de
charité qui permet d’entrer dans les profondeurs de Dieu et de ses mystères. Elle dépasse donc les concepts par l’expérience. Le mérite personnel
de Journet a été d’intégrer la sagesse des saints dans l’acte théologique
comme en faisant essentiellement partie. Le cardinal demande aux théologiens d’être "mendiants de l’expérience des mystiques".
L’homme Journet, l’ami
Guy Bedouelle, dominicain et professeur à l’Université de Fribourg, fait
revivre à travers leurs contacts épistolaires une grande amitié entre deux
éminents intellectuels : Charles Journet et Jean de Menasce. Ce dernier est
né à Alexandrie en 1902 de paternité juive. Converti, puis baptisé en 1926,
il entre en 1930 dans l’Ordre des dominicains. Il sera professeur d’histoire des religions et de missiologie à l’Université de Fribourg de 1939 à
1948.
C’est le plus grand iraniste de son temps. Il meurt en 1973. Après une
première rencontre en 1928, naît un lien entre ces deux hommes mûs par une
commune aspiration profonde : le combat pour la Vérité. Ils partagent également une admiration et une amitié communes pour le philosophe Jacques Maritain. L’exceptionnelle richesse de leur correspondance révèle le haut degré de délicatesse et d’affection de leur amitié spirituelle : "Très cher
et très aimé ami, c’est la tendresse de Dieu de nous envoyer de si merveilleux amis et vous en êtes". Au coeur de la journée, le coeur de Charles
Journet: point palpitant du colloque.
L’artiste
Lors de la table ronde du samedi matin, l’artiste Yoki Aebischer, le dominicain Georges Cottier, théologien de la Maison pontificale, et l’écrivain Georges Borgeaud ont abondamment évoqué le souvenir de l’homme Journet, un moment informel et émouvant : révélation à la fois de l’âme artiste
et vibrante de Journet et de son influence sur la vie culturelle et artistique romande. (apic/mcf/be)
(Ce colloque est organisé par le Centre Catholique d’Etudes de Genève, la
Faculté de Théologie de l’Université de Fribourg et l’Association des Amis
du Cardinal Journet) de ,