Fribourg: Enrique Dussel,
"Tant qu’il y aura des pauvres la théologie de la libération subsistera"
Fribourg, 13 mars(APIC) "En 1989, le Mur de Berlin est tombé, le mur EstOuest a disparu. Mais le mur Nord-Sud subsiste: il fait 3000 km entre le
Mexique et les Etats-Unis. Si vous le franchissez on tire" Devant une septantaine de personnes, jeudi à l’Université de Fribourg, Enrique Dussel
donne d’entrée le ton. Avec brio, humour, mais aussi rigueur scientifique,
il convainc son auditoire que la chute du socialisme réel ne remet pas du
tout en cause la théologie de la libération et que le triomphe du capitalisme n’est qu’une illusion. Mieux encore, il affirme que Karl Marx a été
le premier à mettre en avant l’option pour les pauvres.
Professeur de philosophie à l’Université autonome Métropolitaine de Mexico, Enrique Dussel est en Suisse à l’invitation de l’action de Carême.
Auteur de nombreux ouvrages philosophiques, historiques et théologiques, il
est considéré comme un des pionniers de la théologie de la libération. Il a
reçu le doctorat honoris causa de l’Université de Fribourg en 1981.
Premier constat, les pays riches regroupent 13% de la population
mondiale, et consomment presque la totalité de l’énergie de la terre. Les
"capitalistes de la périphérie" qui forment presque tout le reste de la
population sont rejetés dans la pauvreté. Immédiatement, on s’aperçoit que
le type de développement du Nord ne peut pas être étendu au Sud.
La réponse de l’Occident est encore souvent le cynisme: "C’est tragique,
mais nous n’y pouvons rien" explique le philosophe. "Quand le riche écrase
le pauvre le capitalisme explique: c’est la nature des choses. Mais quand
le pauvre réclame la justice, c’est la lutte des classes." C’est de ce
constat qu’est née la théologie de la libération. Elle ne vient pas de Marx
précise Enrique Dussel.
Karl Marx, un pionnier de l’option pour les pauvres
Le professeur se lance ensuite dans une explication plus savante pour
démontrer que la pensée de Karl Marx, qu’il connaît sur le bout des doigts
- il a publié 4 volumes de commentaires "exégétiques" sur le Capital n’est pas du tout ce que l’on croit, ni ce que l’on enseigne. Il nous
apprend en vrac que le 70% de l’oeuvre de Marx reste inédite, que ni le
terme ni même la notion du "matérialisme dialectique" n’existe dans son
oeuvre, que Karl Marx s’opposait à l’athéisme militant, que son ami Engels
n’a écrit que quelques pages du "Capital".
Pour Dussel, Marx donne la clé pour comprendre la pauvreté quand il
explique que la condition d’existence du capital, c’est la séparation entre
le propriétaire du travail et le propriétaire de l’argent. Pour Marx le
capitalisme c’est l’idôlatrie: l’homme produit quelque chose avec ses mains
et ensuite lui sacrifie d’autres hommes. "Marx est un athée du
capitalisme", dit-il, dans une de ses formules-choc qui, à chaque fois,
font mouche.
La doctrine sociale de l’Eglise va dans le même sens quand elle met au
premier plan la dignité absolue de l’homme. Mais elle se trouve dans une
situation délicate quand elle admet la propriété comme médiation possible,
poursuit Enrique Dussel, puisque l’immense majorité de la population
mondiale n’est propriétaire de rien d’autre que de son corps. Ce qui
conduit à vendre son corps, c’est la prostitution, l’esclavage.
La solution? Il n’y en a pas de toute faite, admet Enrique Dussel. Mais
il faut impérativement devant l’extension de la misère et la menace écologique, changer rapidement de système de consommation. D’ailleurs plus personne ne croit au libre marché, il n’y a pas d’Etat plus protectionniste
que le Japon, ou plus réglementé que l’Allemagne. Si la situation économique empire aux Etats-Unis, on demande à Bush d’intervenir, explique le
philosophe. "Les théologiens de la libération sont optimistes, car ils vivent de l’espérance, nous ne sommes pas des petits bourgeois qui voulons
notre révolution tout de suite", conclut-il. (apic/mp)