Fribourg, 20 mars(APIC) Le pont qui enjambe la rivière, peu avant Charmey
à la vallée du Javroz. Mais aussi au monastère de la chartreuse de la Valsainte, à peine 4 ans plus jeune que la Confédération. C’est là qu’en 1295,
des moines décidèrent de se retirer du monde pour vivre dans le sillage de
saint Bruno. C’est là qu’aujourd’hui 19 Frères et 14 Pères de l’Ordre des
Chartreux vivent. Loin des hommes pour mieux s’unir à Dieu. Dans la prière,
le recueillement, la solitude et le silence.
Les toits pointus des bâtiments émergent au détour de la route, pour apparaître bientôt dans leur véritable dimension, élevés et imposants au milieu de la nature. Les tuiles rouges contrastent avec le ciel gris de ce
vendredi, Un ciel à peine un peu plus sombre que le mur d’enceinte du domaine, à peine aussi plus foncé que la longue barbe du Frère portier chargé
de recevoir les rares visiteurs admis à pénétrer à la Valsainte.
9 heures. Avec une demi-heure de retard - le moteur du tracteur ne voulait rien savoir ce matin-là -, les Frères bûcherons, les seuls à pouvoir
franchir quotidiennement les jours de semaine le portail de l’édifice,
s’apprêtent derrière le tracteur qui doit les conduire en forêt. Pour donner la première cognée. Travail important s’il en est pour les moines de la
Valsainte: l’abattage des arbres et le revenu du bois constituant la principale ressource financière du monastère.
Une vie érémitique tempérée de vie communautaire
Comme dans beaucoup d’Ordres, explique le Père.... chargé de l’accueil
des rares visiteurs et des retraitants, on rencontre chez les chartreux des
Pères et des Frères. Les Pères, qui sont tous prêtres ou appelés à le devenir, vivent seuls en cellule. Une cellule qu’ils ne quittent que trois fois
par jour pour se rendre à l’Eglise, mais aussi une fois par semaine pour
effectuer en groupe une promenade de trois heures environ à l’extérieur du
monastère. Les Frères, eux, sont des moines laïcs, mais aussi de de vrais
contemplatifs. Ceux-ci s’occupent surtout de travaux manuels, de l’entretien de la maison et de la communauté. A l’instar des Frères bûcherons,
chacun d’entre eux accompli un travail entrecoupé de temps de prière et de
recueillement, en dehors des offices, des lectures spirituelles, des oraisons et des complies... Du Frère hôtelier au Frère cuisinier, du Frère jardinier au Frère ferronnier et du Frère électricien au Frère menuisier...
La vie cartusienne est une vie érémitique tempérée de vie commune. Et si
la cellule d’un Frère ne se compose que d’une seule pièce en raison de ses
activités manuelles qui l’appellent à vivre en-dehors une bonne partie de
la journée, celle des Pères ressemble davantage à un "appartement". Le Père
chartreux passe le plus clair de son temps en cellule, ou plus exactement
dans son ermitage. Chaque cellule se compose d’une maisonnette et d’un petit jardin. Plus précisémment d’une pièce appelée "l’Ave Maria" parce
qu’elle contient une statue de la Vierge devant laquelle le moine récite un
"Ave Maria avant de pénétrer dans le "Cubiculum", la pièce principale, lieu
réservé à l’oraison, à la psalmodie et à l’étude des Saintes Ecritures. Le
religieux y prie et y dort. Hormis le dimanche et les jours de fêtes, les
Père, comme les Frères du reste, prennent les repas dans leur cellule qui
s’ouvre sur un cloître pour aboutir aux lieux communautaires: l’église, la
salle du chapitre et le réfectoire. Au sous-sol enfin, sur une surface égale aux deux pièces, un atelier a été aménagé pour permettre au moine de détendre son esprit en effectuant divers travaux manuels. Et de couper le
bois nécessaire à l’alimentation de son fourneau, seule source de chauffage
en hiver.
De l’architecture à la vie religieuse
Dans les larges couloirs voûtés du monastère, nos pas résonnent et
martellent la pierre ou le plancher grinçant des corridors dont les murs
épais préservent des rares bruits venus de l’extérieur. Silence
rompu. Doublement rompu avec la voix du Père...Comment expliquer les
raisons qui poussent des hommes à s’isoler du monde pour mieux se consacrer
à Dieu? "La vie des chartreux et des autres contemplatifs est d’imiter
Jésus dans sa vie cachée comme dans sa vie de pénitence. Or Jésus, c’est
l’exemple pour tous les hommes. Et à plus forte raison pour les chrétiens.
La spiritualité des chartreux consiste à chercher et à trouver Dieu dans le
silence et la solitude. Il ne s’agit pas de fuir le monde. Par notre choix,
notre vocation et l’appel que Dieu nous a fait, nous assumons les grands
besoins du monde et de l’Eglise à un autre niveau: celui de la foi, celui
de la pénitence, à l’exemple de Jésus et des Pères du désert".
L’homme qui parle, revêtu de sa coule en tissu écru, vit depuis 35 ans à
la Valsainte. Originaire de Saint-Gall, âgé de 61 ans, le Père... a un jour
choisi de quitter son métier d’architecte et tous les bien-être que procurent l’argent. "Oui, témoigne-t-il, j’ai fait des études d’architecte à Paris. A l’époque, je voyageais beaucoup et gagnait de l’argent. Mais je peux
vous dire que je ne changerais plus ma vie aujourd’hui. J’aimais beaucoup
mon métier... c’est beau de construire. Et moi qui n’ai jamais construit de
cathédrale matérielle, j’ai un jour décidé de faire plus en construisant
des cathédrales spirituelles pour contribuer à l’édification de l’Eglise".
Le cloître, la salle du chapitre, le réfectoire puis l’église, la bibliothèque ensuite... Les salles se suivent, avec leur histoire, leurs caractéristiques. Toutes ont en commun la simplicité née d’une volonté d’aller à l’essentiel sans jamais accepter le superflu. A vie austère, lieux
austères. Même le cimetiere où repose le cardinal Charles Journet n’y
échappe pas, avec ses croix anonymes en bois noir pour unique souvenir des
moines décédés au cours des siècles. "Des moines que l’on enterre sans cercueil, sur une planche seulement, avec leur coule et le capuchon sur la tête". Pour ce monde, explique avec le sourire aux lèvres le Père.... "Nous
sommes et nous vivons sur une autre planète et à une autre époque. L’essentiel n’est pas d’être compris par ce monde, mais par Dieu". Reste que
"l’homme a un besoin instinctif de vérité et d’amour authentique. Et l’homme, moderne n’échappe pas à ce constat. Il ne comprend peut-être pas notre
vie, mais au moins cela le fait-il réfléchir".
"Pour nous, commente l’ancien architecte, la prière devient vraiment la
respiration de l’âme. La vie des chartreux est austère; elle apparaît pourtant comme équilibrée". "Non, il ne faut pas des qualités humaines exceptionneles, pour mener à bien notre vie. Nous ne sommes pas des types extraordinaires. La grâce de Dieu nous soutient. Ce qu’il faut, c’est se vider
de tout ce qui est terrestre, y renoncer". Le grand mal de notre société?
"Elle vit à la surface de l’âme, dans le stress, dans la peur du silence et
de la solitude".
Ne pas se laisser distraire
11h30. Le monastère semble s’animer d’une vie nouvelle; les pas des Frères qui regagnent leur cellule. Les chartreux ne déjeûnent pas (à l’exception des Frères bûcherons), ne mangent jamais de viande, ne prennent qu’un
léger repas le soir - d’autant plus léger en cette période de Carême durant
laquelle le laitage leur est interdit -, mais l’approche de midi marque
pour eux aussi l’heure du repas. Dans le réfectoire pour visiteurs qui nous
accueille, Frère hôtelier Bruno, un Saint-Gallois lui aussi, apporte un
plateau. Au menu: une soupe, des roestis, du poisson et une salade. Du pain
aussi, le tout agrémenter d’un pichet de vin rouge. Un repas en tout point
semblable à celui que prendront les Frères et les Pères, à l’exception du
poisson en cette époque de Carême.
Serrurier de métier, Frère Daniel, aujourd’hui âgé de 55 ans, est entré
dans l’Ordre des chartreux en 1970, après avoir suivi une école pour les
vocations tardives et un passage de 3 ans chez les franciscains. "Mon désir
a toujours été de me faire moine. En raison de la mort de mon père, j’ai
d’abord été dans l’obligation de gagner la vie pour ma famille, d’où mon
apprentissage de serrurier. La vie de silence et de contemplation m’a toujours attiré. Chez les franciscains, qui ont une vie très active, je n’ai
pas trouvé ce que je cherchais: d’être uni à Dieu, dans la solitude".
Frère Daniel, qui reconnaît préférer les travaux manuels aux études,
travaille surtout à la forge de la Valsainte, en plus des réparations électriques. Une vie qui le satisfait pleinement: "Le monde qui vit à l’extérieur ne m’attire pas, et je n’éprouve nullement le besoin d’aller voir
comment il évolue. Les journaux, la TV, la radio, produits qui ne franchissent pas les murs du monastère, à l’exception de "L’Osservatore Romano" et
de quelques revues catholiques, ne m’intéressent pas davantage".
"Il faut un minimum pour avoir un regard juste, poursuit Frère Daniel en
soulignant n’avoir jamais été attiré par la vie de plaisir et de consommation". Un minimum, "mais pas trop pour que l’information ne devienne pas
une source de distraction. Pour une vie de prière, il faut se dégager de
tout ce qui est secondaire. Les journaux, même si je pouvais les lire, je
ne le ferais pas. Si on voulait tout lire, on perdrait notre temps. Au détriment de l’essentiel, à savoir la prière, le silence et la solitude. Cela
ne veut pas dire que nous ne sommes pas au courant de ce qui se passe hors
les murs du monastère, car le Père prieur nous informe périodiquement de ce
qui se passe aussi bien dans la vie de l’Eglise que dans celle que vit la
terre". Quel regard sur le monde? "Je vois aujourd’hui un monde de haine et
de violence. Et cela me stimule pour ma prière et pour me donner à Dieu. Je
me dis: si je peux faire quelque chose sur le plan surnaturel pour sauver
l’homme, alors je dois le faire"