Fribourg, 13juillet(APIC) Assassins, violeurs, braqueurs, escrocs ou au-
plus dans les prisons pour "payer" leur dette envers la société. Durs du
milieu, habitués des barreaux ou novices dans la délinquance, toutes et
tous ou presque vous le diront: la présence d’un aumônier de prison réconforte. Elle est un moment de détente, une rupture avec la routine carcérale, une voix de l’extérieur... Mais un moment trop court et trop peu vécu.
"Nous aimerions voir les aumôniers plus souvent..." Une dizaine de prisonniers et prisonnières se sont confiés à l’agence APIC, qui a suivi, l’espace de deux après-midi, l’aumônier et l’aumônière catholiques du pénitencier
de Bochuz et de la toute nouvelle prison mixte de Lonay, près de Morges.
Les portes se sont entrouvertes, sur un monde en attente de liberté. Sur un
ministère aussi, fait de partage et d’écoute.
A dix minutes de la gare de Morges, à quelque 1’000 mètres du lac Léman
et à peine un peu plus des côteaux de vigne, le bâtiment de briques blanches s’élève, narquois et indifférent au milieux de ces lieux d’évasion.
Même les bruits de la route voisine et les gestes quotidiens des hommes ne
l^épargnent pas. Mais les barreaux bien accrochés aux fenêtres ne trompent
pas: rien ne ressemble mieux à une prison qu’une autre prison. Celle de Lonay, mixte, inaugurée les 24 et 25 avril derniers, même moderne et agréablement aérée, ne fait pas exception.
d’un côté quelque 27 hommes en attente de jugement, de l’autre les femmes, 33, qui attendent la fin de leur peine, commente Soeur Véronique Genoud, 58 ans, l’aumônière catholique de Lonay depuis deux mois maintenant.
Un travail qu’elle partage à mi-temps avec un autre ministère: celui de
l’accompagnement des personnes angoissées et en fin de vie à l’hôpital de
Morges. "J’ai besoin des deux choses qui m’équilibre, entre ma vie au sein
de la communauté des Soeurs de St-Vincent de Paul et mes loisirs: la musique pour me détendre et la marche et le ski pour ne ressourcer.
"Je ne trouve pas mon courage sous l’oreiller"
Le jardin potager, les terrains de sport et la cour de la prison sont
déserts en ce jeudi après-midi. Marie-Jo, 46 ans, Françoise, 26 ans Viviane, 28 ans, Vency, 27 ans et Rafaela, 36 ans, toutes deux Colombiennes,
ainsi que Matilde, une jeune africaine, travaillent dans l’un des ateliers
de l’établissement, occupées qu’elles sont à plier des prospectus publicitaires pour des produits de beauté sur lesquels elles colleront un échantillon. 140’000 en tout. "A livrer dans 10 jours" disent d’une seule voix
les détenues qui nous accueillent. Condamnées les unes pour vol ou escrocrie, les autres pour brigandage ou trafic de drogue, elles purgent aujourd’hui des peines s’échelonnant selon les cas entre 10 et 2 ans.
"Il n’y a pas assez d’aumôniers dans les prisons, pas suffisamment de
visites... on souhaite plus de présence", déclare de manière péremptoire
Marie-Jo. "Après huit ans de prison - il m’en reste deux à tirer - j’arrive
encore à donner quelque chose. Je ne trouve pas chaque matin trois kilos de
courage sous mon oreiller. Je suis en forme... quelqu’un d’autre m’aide à
trouver tout ce courage". Un avis que partage Viviane, condamnée à cinq et
demi: "Je n’ai jamais parlé de choses spirituelles, de religions, de croyance ou de Dieu avec une l’aumônière que ee ne vois pas assez souvent.
C’était déjà le cas avant, à Champ-Dollon".
Soeur Véronique? C’est un grand sourire, témoigne pour sa part Viviane.
"Elle nous raconte ce qui se passe au-dehors, nous gratifie de ses bonnes
histoires, et pas nécessairement religieuses. Avec sa bonne humeur, elle
nous remonte le moral. Il me semble que je me confie plus volontier à une
aumônière qu’à un aumônier".
Plus à l’aise avec les hommes
Hommes ou femmes, Soeur Véronique les voit sans distinction dans cette
prison mixte de Lonay. Sans distinction de religion aussi. "Même si je me
sens plus à l’aise avec les hommes. Je les trouve plus simples, plus directs. Le contact avec les femmes est moins rapide... elles se confient
moins facilement, estime "cette aumônière pas comme les autres", qui n’hésite pas à "taper le carton avec" les détenus, cette Fribourgeoise native
de Châtel-St-Denis, auteur d’un livre récemment paru sous le titre "Mourir... comment le vivre? - De la mort escamotée au deuil assumé". Une série
de témoignages recueillis tout au long de ses 13 ans passés au chevet des
mourants.
"C’est vrai, nous manquons d’aumôniers de prison, et de temps aussi,
convient-elle. "Et c’est un peu en riant que je me suis proposée il y a
quelques mois auprès de Mgr Bullet pour remplir cette charge". L’envie de
partager son temps de travail entre l’hôpital et la prison, Soeur Véronique
l’avait exprimée il y a 13 ans déjà, après le déclic qu’avait provoqué en
elle une expérience faite à Fribourg sous forme d’échange de lettres avec
un bonhomme qui avait tué sa femme. "Mais le curé de Morges d’alors, aujourd’hui décédé, m’avait dit: ’Je ne travaille pas avec une nonne’".
"Mon impression avant de pénétrer pour la première fois dans une prison
en tant qu’aumônière? J’avais très peur. Peur parce que je ne connaissais
rien. Peur de ne pas être acceptée par les gardiens et les prisonnières. On
ne t’acceptera jamais avec ton uniforme, me disait-on. Mais je ne me dis
jamais ’qu’est-ce qui va m’arriver en entrant dans une cellule occuper par
un homme’. Pas d’idée préconçue sur la personne que je vais visiter... Pas
entrer avec la peur au ventre. Pareil si j’accompagne un mourant. Si j’ai
peur de la mort, je ne peux pas me rendre auprès de quelqu’un qui va mourir. La peur, elle se communique".
Peurs et craintes sont aujourd’hui dissipées. "J’ai l’impression que le
"costume fait énormément. Pour les détenus (es), c’est une note bleue qui
arrive". Une note bleue que prisonniers et prisonnières voient en moyenne
en groupe ou individuellement un fois chaque semaine ou quinze jours. "Je
préfère en groupe, sauf si on demande à me voir personnellement. Une cellule, c’est intime. Je n’aimerais pas que l’on vienne chez moi sans y être
invité"
La force du regard
16 heures. Dans les prisons et peut-être plus qu’ailleurs parce qu’il
faut tuer le temps, du moins dans l’atelier où se sont regroupées les détenues en cet après-là, l’heure e la pause existe. Café où thé accompagnent
bricelets et bisquits. Une détente pour rompre avec le geste machinal, avec
la pensée que chacune laisse courir dans l’accomplissement de sa tâche. "Je
vous envie, me confie Rafaela, une Colombienne que le trafic de drogue pour
plus de 4 ans derrière les barreaux, et qui vient d’apprendre qu’elle était
pour la première fois grand-mère. Je vous enviede pouvoir rejoindre tantôt
la rue, la vie. La liberté me manque, les miens et mon pays aussi..."
Pas facile la prison. Encore moins lorsqu’on est étrangère et que la
langue ne nous est pas familière. "C’est un problème pour les aumôniers, en
tout cas. le plus pénible en ce qui me concerne. Bon nombre de Turcs de
Yougoslaves ou de sud-américains, par exemples, se retrouvent entre quatre
murs. Partager un problème de fonds avec eux est impossible". Pour Soeur
Véronique, il y a comme une frustration dans ce manque de communication.
"Même si la frustration est encore plus grande pour eux. Reste qu’un geste
et un regard se passent volontiers de paroles pour que s’établisse un partage. Je crois à la présence, à l’écoute... à la confiance que les détenus
me font, à celle que je leur redonne..."
Confiance présence et écoute: des mots tésonnent comme autant de réconforts pour Vency, une autre Colombienne, et Matilde, une jeune Africaine
elle aussi abusée par le trafic de drogue. "Je suis croyante, mais en prison, j’avais tendance à oublier Dieu, à me dire que je vis dans le malheur,
dans la tristesse". Après chacune des visites de Soeurs Vérnonique, je retrouve une sorte de paix. Un sentiment que partage du reste Paul, 36 ans,
en attente de jugement pour un hold-up commis l’an dernier, et qui vis sa
préventive en partageant son temps entre la lessiverie et la bibliothèque:
"L’aumônière à l’art d’arriver toujours au bon moment, d’avoir toujours le
mot qu’il faut".
Entre les mourants le matin et les détenus l’après-mdi, il n’y a pas de
place pour le découragement. "De la fatigue physique et psychique, lorsque
je rentre le soir et que je me dis parfois: mon Dieu, tous ces problèmes.
Et pourquoi pas moi, derrière ces barreaux? A quelque part, le Seigneur
m’envoie au milieu de ces ’fauves’. A quelque part, je me dis: c’est je me
dis, c’est pas moi, Véronique, qui les approche comme j’approche les mourants. Je ne suis pas religieuse pour le folklore. Et si je n’avais pas
chaque matin la prière pour m’aider, pour faire le vie, me retrouver, je ne
supporterais pas".