“L’espérance est devenue un enjeu capital pour l’humanité entière, et pas seulement pour les chrétiens”, estime le Père jésuite François Boëdec. Le nouveau recteur de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (U.S.J) vient de consacrer un un livre à cette vertu.
Luc Balbont pour cath.ch
C’est à Beyrouth que le patron de la prestigieuse université Saint-Joseph, a mis le point final à son ouvrage: 250 pages où le besoin d’espérance constitue la place centrale du nouveau monde de demain pour l’humanité entière.
François Boëdec est arrivé au Liban, alors que les premiers bombardements d’une énième guerre déclarée, entre l’Etat Israélien et les islamistes palestiniens du Hezbollah semaient à nouveau la mort. «Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, date de mon premier contact avec le Pays du Cèdre, constate-t-il, ce n’était pas la première fois que je partageais les hauts et les bas de ce pays aussi fou qu’attachant. Et cette fois encore, la guerre était là, à nouveau, proche, dans la rue d’à côté, chez les voisins d’en face.» Face à ce nouveau drame comment disserter sur l’espérance? Croire pour les chrétiens au retour définitif du Christ, après plus de 2000 ans d’attente pour «qu’Il nous rende à la vie», mais aussi croire à l’avènement d’une paix possible pour l’humanité entière?
"Une grande partie de l’humanité ignore que Dieu est proche de chaque homme et qu’Il peut tout entendre."
Pour le recteur de l’U.S.J, devant les valeurs de l’ancien monde qui laissent place à un monde nouveau qui se cherche, et où les hommes ont du mal à se repérer, l’espérance est devenue un enjeu capital pour l’humanité entière, et pas seulement pour les chrétiens.
Une espérance que l’auteur traite avec une connaissance et des références impressionnantes, un combat essentiel qui permet à l’homme de vivre, et de croire encore à la fin d’un interminable Samedi Saint, où l’Eternel semble absent, et les valeurs du christianisme de plus en plus remises en question. Une confession qui rejoint celles des grands écrivains chrétiens comme Charles Péguy (1873-1914) ou Georges Bernanos (1888-1948), qui définissait dans son œuvre «l’espérance comme une détermination héroïque de l’âme, dont la plus haute forme était le désespoir surmonté.»… Un enjeu qui touche aujourd’hui non seulement les chrétiens mais l’ensemble des hommes, croyants ou non, chrétiens ou pas. Boëdec citant aussi des auteurs éloignés du Christianisme.
Comment surmonter son mal de vivre?
Comment surmonter son mal de vivre face aux polémiques, aux guerres, au pouvoir de l’argent qui peut tout acheter, aux trahisons, à la pauvreté galopante, à l’injustice, à la mort d’innocents? Dans ses pages, François Boëdec fait référence aussi bien à des prophètes de l’Ancien Testament comme Jérémie ou Isaïe, à des personnalités chrétiennes, des saints, des fondateurs, des exégètes des premiers temps, mais aussi à des philosophes, des moralistes et des théologiens contemporains comme François Varillon (1905-1978) ou Maurice Bellet (1923-2018) qui privilégient la conception d’un Dieu qui nous laisse libre, un Dieu qui nous veut responsable de notre existence, un Dieu qui ne veut ni nous contrôler, ni nous dominer, un Dieu proche des hommes, un Dieu qui nous aime. Hélas, l’idée d’un dieu dominateur qui contrôle et punit, qui inquiète, qui persécute et culpabilise est une maladie qui persiste, écrit le Père Boëdec. Une grande partie de l’humanité «ignore que Dieu est proche de chaque homme et qu’Il peut tout entendre.»
"Ces femmes et ces hommes qui laissent peu de place à l’amour, sont-ils complétement heureux?"
Dans ces pages, le recteur de l’U.S.J fait très souvent référence au pape François décédé en avril 2025, qui désirait par-dessus tout, lors de son pontificat réformer l’Eglise pour en faire une Eglise synodale discernante, capable de choisir elle-même la juste voie, une Eglise où tous s’écouteraient dans le plus grand respect. Pour le Pape François l’unité prévalait et le discernement et l’espérance marchaient main dans la main.» Le Père Boëdec espère que Léon XIV, son successeur, emprunte un chemin similaire. Car même si l’Eglise a perdu aujourd’hui de son influence, elle a encore bien des valeurs à transmettre. L’amour et la mort étant des questions fondamentales pour les hommes, quels qu’ils soient.
Vivre sans amour?
Peut-on vivre sans amour? Le monde peut-il tourner sans le besoin d’aimer, d’être aimé, de respecter, d’être respecté? «Sans doute, mais est-ce vraiment une vie? Ces femmes et ces hommes qui laissent peu de place à l’amour, sont-ils complétement heureux?» questionne l’auteur.
"Le fil d’espérance qui relie l’ensemble au-delà de toutes les morts indique la direction.»
D’autres questions capitales surgissent. Comment endiguer ces vagues migratoires de plus en plus nombreuses qui traversent les mers vers de pays riches, en exposant leur vie, dans l’espoir d’échapper à la pauvreté? Pourrons-nous survivre au dérèglement climatique qui s’annonce, et que nous ne parvenons pas à maitriser? Et que faire devant ces guerres, souvent locales, qui aujourd’hui se multiplient sur la planète, avec un commerce des armes florissant et le danger grandissant d’une menace nucléaire qui peut mener le monde vers sa fin? Comment résister à ce capitalisme sauvage qui condamne une majorité des familles à la pauvreté, en enrichissant une infime minorité? Comment lutter contre ces régimes totalitaires qui se généralisent?
Les obstacles à l’espérance sont si nombreux, que gagner ces combats semble hors de portée. Et pourtant conclut le Père Boëdec dans l’épilogue de son ouvrage «ce fil d’espérance qui relie l’ensemble au-delà de toutes les morts indique la direction.» Et «si l’’espérance est une grâce à demander» elle implique des choix, notamment de renoncer à une routine de vie, de détourner le regard en choisissant le risque de l’espérance, seule capable de transformer positivement sa vie, en se contraignant à regarder ce qui dans son existence individuelle doit changer pour se tourner vers la vérité et vers la vie … Risquer de perdre la routine de son monde habituel afin de déboucher sur un monde ouvert. (cath.ch/lcb/mp)
François Boëdec: Comme un long Samedi saint – Libres propos sur l’espérance éditions du Cerf Loyola – 252 pages
François Boëdec, un Breton au Liban
C’est en 1990, à la fin de la guerre civile au Liban, que le Père François Boëdec, né en 1962 dans le Morbihan, en Bretagne, découvre le Liban «un pays souvent incompréhensible, dit-il, mais tellement attachant et si accueillant.» A l’époque, le religieux passe tout l’été dans une colonie de vacances d’enfants des quartiers pauvres, organisée par le collège jésuite Notre-Dame de Jamhour à Beyrouth, un souvenir fort, qui ne le quittera jamais. Le jeune Père jésuite comprend très vite «que le Pays du Cèdre constitue un véritable pont entre l’Occident et l’Orient.»
Nommé en octobre 2025, recteur de la prestigieuse Université Saint Joseph de Beyrouth (*1) par le Provincial des Jésuites du Proche-Orient, François Boëdec prendra officiellement ses fonctions en janvier.
Durant toutes ces années, où il assume différentes fonctions dans la Compagnie: Rédacteur-en-chef de la revue Croire aujourd’hui du groupe Bayard; recteur des Facultés Loyola à Paris; Supérieur provincial de la province d’Europe occidentale francophone de la Compagnie de Jésus de 2017 à 2023, le Père Boëdec n’a jamais perdu le contact avec le Liban. Ainsi, en 2002, il soutient à la Sorbonne, sa thèse sur la problématique de l’eau au Proche-Orient. A l’USJ, on lui demande de suivre les questions hydrauliques au Proche-Orient.
Le 5 janvier 2026, le Père François Boëdec s’installera dans son nouveau bureau. «Les dossiers sont nombreux, dont celui de la francophonie, face à l’engouement des jeunes libanais pour la langue anglaise. L’USJ a profondément marqué le Liban, concède le religieux. Il s’agit aujourd’hui de continuer à faire vivre cette belle institution pour former des hommes et des femmes non seulement en excellence, mais aussi avec le souci des autres. Ce ne sera pas facile, mais pour moi le désespoir ne sera jamais chrétien» LCB