de "la découverte" de l’Amérique Latine
Conquête et Evangile: questions pour l’Europe d’aujourd’hui
Lyon, 3 février(APIC) La Faculté de Théologie de l’Université catholique
de Lyon et le Comité Episcopal France Amérique Latine (CEFAL) ont organisé
à Lyon, du 28 au 31 janvier, un colloque autour du 5e centenaire de la "découverte" de l’Amérique latine: Il a rassemblé plus de 300 personnes autour
de théologiens et d’historiens latino-américains et européens. Lors de conférences et d’ateliers, les participants ont fait le lien entre les problèmes que connait l’Amérique latine de nos jours et la manière dont s’est
passée les débuts de la colonisation avec son cortège de violence, d’oppression, et de résistance.
Signe des temps difficiles que vit le Pérou, Gustavo Gutierrez, n’a pas
pu quitter son pays pour ouvrir le colloque comme il était prévu. Pour lire
sa conférence, le théologien de Lima avait délégué sa collaboratrice Cecilia Tovar, qui est aussi rédactrice en chef de la revue "Paginas". Parmi
les points évoqués : le choc des cultures, "tous sangs mêlés"; faire, sans
complaisance, la mémoire de l’histoire passée, mais sans s’enfermer cependant dans ce passé; entrer avec courage et espérance dans la violence du
continent; le choix prioritaire des pauvres: lutter pour eux et avec eux.
"S’il est impossible de parler de célébration - sans insulter la mémoire
des millions d’Indiens qui ont succombé aux épidémies, aux guerres, aux
exécutions - il faut cependant se garder d’oublier, "car un peuple amnésique ne peut construire son présent et reste faible face aux forces aliénantes", a affirmé Gustavo Gutierrez.
Cecilia Tovar , suite aux questions de l’auditoire, a donné sa vision
des problèmes auxquels sont confrontés les pays du continent latino-américain: "Il est hors de question d’envisager une célébration triomphaliste.
Une commémoration par contre peut être envisagée à condition qu’elle prenne
en compte la souffrance des peuples concernés. Une célébration de type pénitentiel est d’ores et déjà prévue dans plusieurs pays".
La collaboratrice du Père Guttierrez sait que ces critiques agacent une
partie de l’Eglise. On estime que cette manière de présenter ce 500e anniversaire de l’évangélisation est unilatérale et trop pessimiste. "Les critiques sont parfois perçues comme allant à l’encontre du don de la foi. On
se réfère alors au vieil adage: "Dieu écrit droit avec des lignes courbes".
Mais, interroge alors la conférencière péruvienne: "Dieu peut-il avoir voulu écrire avec des vies brisées?". Elle a fait aussi référence à un autre
peuple victime de 1492: les communautés juives expulsées d’Espagne en cette
même année.
Quant à la "nouvelle évangélisation", dont on parle beaucoup, poursuit
Cecilia Tovar, le problème est en continuité directe avec 1492. Comment annoncer l’Evangile aux hommes, qu’ils soient du XVe ou du XXe siècle, alors
qu’ils vivent sous l’oppression? Violence des conquistadores qui prêchaient
la bonne nouvelle, le fusil dans une main et la croix dans l’autre. Comment
prêcher l’Evangile aujourd’hui, alors que "souffrance et persécutions" continuent: "La Parole de Dieu doit être pertinente et impertinente, pour garder son souffle".
Et Cecilia Tovar de conclure avec les mots de Mgr Oscar Romero, assassiné au Salvador il y a 10 ans: "Comment peut-il y avoir deux sortes d’êtres
humains?: les "priviégiés" qui ne peuvent rien supporter et ceux que l’on
peut tuer et qui peuvent tout supporter".
Le visage indien de Dieu
Pour le Père José Oscar Beozzo, théologien et prêtre du diocèse de Lins
au Brésil, "le visage blanc de Dieu nie le visage indien de Dieu". Cela relève d’une vision exclusiviste du christianisme et de son refus de l’Incarnation dans des cultures autres qu’européennes. Pour le théologien brésilien: "On a écrasé la fleur de la culture indienne. Or la gloire de Dieu
n’est-elle pas dans le fait que toutes les fleurs fleurissent en même temps
et s’épanouissent dans une polyphonie de couleurs et une symphonie de parfums?" Citant tour à tour Christophe Colomb, qui écrivait dans son journal
du 12 octobre: "on pouvait évangéliser les indiens par l’amour et non par
la force" et le défenseur des Indiens, Bartolomeo de Las Casas, pour une
fois d’accord: "On ne peut annoncer la foi que par l’amour". Les Européens
ont l’habitude de recourir pour justifier leurs entreprises à la question
du droit. Le droit que "donne la vérité", a fait remarquer José Oscar Beozzo. Déclaration qu’il actualise par cette formule: "On peut faire une guerre juste quand on a ou qu’on se croit d’une culture supérieure"!, faisant
allusion, il y juste un an, aux déclarations de "la guerre juste", faites
par les Occidentaux lors de la guerre du Golfe.
L’esclavage des noirs
Le Père Engelber Mveng, jésuite camérounais, a évoqué la situation des
Africains et le rôle qu’ils ont joué dans cette expension européenne. Si la
traite des noirs existait avant 1492, c’est bien à partir de cette date,
qu’elle devient une institution centrale qui détermine toutes les autres:
politiques, sociales et économiques. Un état de fait qui perdure encore de
nos jours en Afrique du Sud. L’institutionalisation de l’esclavage en Afrique du Sud par l’apartheid est une négation de la personne noire qui devient un instrument pour la promotion de l’homme blanc. "L’apartheid est
une anti-culture, un retour à la barbarie".
L’autre visage de l’histoire.
Jean Meyer, professeur à la Sorbonne, a donné un autre visage à l’histoire. Sans nier les massacres perpétrés par les "conquistadores", il a apporté quelques éléments qui modèrent le requisitoire fait habituellement
contre les seuls envahisseurs blancs. Il a décrit une armée espagnole, plus
réduite qu’on ne le dit habituellement et de plus mal armée: "Cortès a conquis le Mexique avec 1’500 hommes, peu de canons, quelques arquebuses et de
la poudre mouillée par l’humidité tropicale". Des germes nocifs, des microbes et des bactéries, apportées par le Européens, décimeront les populations indigènes: l’empire Inca a été ravagé par la variole, partie du Mexique, dix ans avant l’arrivée de Pizarre". Enfin il a décrit des sociétés
indigénes avec leurs grandeurs et leurs tares: "certains indiens se joignent aux conquistadores pour prendre leur revanche sur ceux qui les avaient
opprimés et réduits en esclavage: "les guerres des aztèques contre les autres tribus indiennes sont eu leur lot de prisonniers, de femmes violées et
de déportation". Toutes ces affirmations sont d’ailleurs controversées par
l’importance qu’il faut leur attribuer, comme sur l’influence, pour certains, prépondérante, que l’on attribue à l’arrivée des Européens.
Ces trois conférences ont été reprises, amplifiées et complétées au
cours des ateliers qui portaient sur les thèmes suivants: "la découverte de
l’Amérique et le naufrage de l’Afrique"; "Europe de 1492, conflits internes
et conquêtes" et enfin "Ombres et lumières en Amérique latine, après 500
ans d’évangélisation". D’autres orateurs, entre autres le philosophe et
théologien Raimon Pannikar, de l’Inde, Ignacio Ramonet, journaliste au
"Monde diplomatique"; Norbert Greinacher, professeur de théologie à l’Université de Tübingen et le Père Paul Valadier, jésuite, ont par leurs réflexions enrichi ces journées, qui sont une première contribution aux "commémorations" qui marqueront ce grand anniversaire de cette rencontre entre
deux continents. (apic/ecl/ba)