Dans un très long entretien publié dans un livre qui paraît le 18 septembre 2025 au Pérou*, le pape Léon XIV affirme notamment qu’il n’a aujourd’hui pas l’intention de modifier l’enseignement de l’Église sur la famille ou bien sur l’accès des femmes au diaconat. Il prend position sur Gaza et le risque d’un génocide, «un terme de plus en plus utilisé».
Léon XIV exclut a priori un changement de doctrine concernant les couples homosexuels mais souligne la possibilité de «bénir toutes les personnes» et assure de sa volonté d’inclure tout le monde. Sur la question des abus sexuels, Léon XIV déclare qu’elle ne peut «devenir le centre de l’attention de l’Église» qui est d’annoncer l’Évangile. S’il estime «très sain» que la parole des victimes se libère, il tient à la protection de la présomption d’innocence des accusés.
Sur un autre sujet sensible, celui de la liturgie, le nouveau pape semble vouloir dialoguer avec les catholiques attachés à la messe en rite tridentin que le pape François avait fortement limité.
L’agence I.MEDIA revient en détail sur cette première interview qui permet de mieux cerner la personnalité et la vision du 267e pape de l’histoire.
Femmes: «Je n’ai pas l’intention de modifier l’enseignement de l’Église»
Sur la question du rôle des femmes, le nouveau pape entend continuer dans les pas de son prédécesseur, «y compris en nommant des femmes à certaines fonctions de responsabilité à différents niveaux de la vie de l’Église». Depuis son élection, Léon XIV a nommé une femme secrétaire – 'numéro 2’ – du dicastère pour les Instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique (22 mai) et une femme à la tête de l’Académie pontificale des beaux-arts et des lettres des virtuoses au Panthéon (6 septembre).
Dans l’entretien, il souligne que l’ordination de femmes diacres est en revanche une «question sensible». Il déclare qu’il n’a «pas l’intention de modifier l’enseignement de l’Église sur ce point», du moins pas «pour le moment», précise-t-il prudemment. Le chef de l’Église catholique estime qu’il existe «des questions préalables» à se poser, citant la méconnaissance du diaconat permanent – réservé aux hommes – dans certaines parties du monde ou encore le risque de «cléricaliser» les femmes.
En revanche, le pontife se dit «disposé à continuer à écouter les personnes» sur ce sujet et assure de son attention vis-à-vis du groupe d’étude du dicastère pour la Doctrine de la foi, chargé de réfléchir à la place des femmes. «Nous suivrons ce chemin pour voir ce qui en découlera», promet-il.
LGBT: un changement de doctrine «très improbable»
Interrogé sur le thème des personnes LGBTQ, Léon XIV reconnaît que la question est «extrêmement polarisante à l’intérieur de l’Église». Souhaitant ne pas contribuer à «encourager la polarisation», le 267e pape se situe dans la ligne inclusive de François – selon son adage «todos, todos, todos / tous, tous, tous». Il apporte cependant une précision: «Tout le monde est invité à entrer » dans l’Église, mais en tant qu’individus et non pas comme appartenant ou non à « une identité particulière».
Repoussant la possibilité d’une reconnaissance officielle du mariage homosexuel par l’Église, le pape tacle au passage les rituels de bénédiction de «personnes qui s’aiment» pratiqués en «Europe du Nord» – le 'Chemin synodal’ allemand notamment a adopté cette bénédiction –, précisant que le document controversé Fiducia Supplicans, publié sous le pontificat de François, permettait de «bénir toutes les personnes», mais pas de «ritualiser une quelconque bénédiction». Il cite aussi un cardinal de l’Orient soulignant que «le monde occidental est fixé, obsédé par la sexualité».
Sur ce «sujet très sensible», Léon XIV estime qu’il faut d’abord «changer les attitudes avant même de songer à changer ce que l’Église dit sur telle ou telle question». «Je pense que l’enseignement de l’Église continuera tel qu’il est», répète-t-il à plusieurs reprises, jugeant «très improbable, du moins dans un avenir proche», que la doctrine catholique sur la sexualité ou sur le mariage change.
Dans l’entretien, le pape fait une ode à la famille traditionnelle, qu’il définit comme «un homme et une femme dans un engagement solennel, béni dans le sacrement du mariage». Prenant un ton plus personnel, il se dit lui-même profondément marqué par sa «relation merveilleuse» avec ses parents dont la vie conjugale a été «très heureuse pendant plus de quarante ans».
«La question des abus sexuels ne peut pas devenir le centre de l’attention de l’Église»
Concernant la crise des abus au sein de l’Église, le nouveau pape reconnaît que la guérison demandera «du temps», parce que les blessures profondes des victimes ne disparaissent pas avec «une indemnisation financière». Il estime que s’il est « très sain » que la parole des victimes se libère, l’Église n’a pas «toujours trouvé la meilleure manière de gérer» leur accompagnement, et doit se référer à des professionnels.
Dans sa longue réponse, Léon XIV plaide aussi pour le respect des droits des accusés. Si «les statistiques montrent que bien plus de 90 % des accusations » sont avérées, de «fausses accusations» ont détruit des prêtres, s’inquiète-t-il. «La loi existe pour protéger les droits de toutes les personnes», ajoute-t-il en défendant la présomption d’innocence de l’accusé. Il concède en revanche que la longueur des procédures judiciaires – souvent reprochée à l’Église – peut aggraver la douleur des victimes.
Pour Léon XIV cependant, «la question des abus sexuels ne peut pas devenir le centre de l’attention de l’Église». «Grâce à Dieu, glisse-t-il, la grande majorité des personnes engagées dans l’Église, prêtres, évêques, religieux, n’ont jamais abusé de qui que ce soit». L’évêque de Rome rappelle que «l’Église a aussi une mission d’annoncer l’Évangile» et qu’elle ne peut pas se concentrer «exclusivement» sur les abus.
Liturgie: Le pape prêt à parler avec des défenseurs du rite tridentin
Léon XIV aborde par ailleurs une autre question «sensible», confiant avoir reçu «un certain nombre de demandes et de lettres» au sujet de la messe tridentine – messe en latin selon le missel de 1962, avant la réforme liturgique du Concile Vatican II. En 2021, le pape François a restreint drastiquement la possibilité de célébrer cette liturgie par le Motu proprio Traditionis Custodes. Cette décision avait suscité une forte opposition et continue de créer des tensions aujourd’hui dans l’Église catholique.
«C’est manifestement très compliqué», déclare le pontife américano-péruvien. Il admet que les «abus» autour de la nouvelle liturgie instituée après le concile – la messe dite “Paul VI” – ont pu éloigner «les personnes qui cherchaient une expérience plus profonde de prière, de contact avec le mystère de la foi». Il diagnostique aussi que ce thème est devenu parfois «un outil politique», un «prétexte pour faire avancer d’autres sujets». C’était l’un des arguments du pape François, qui estimait que le refus du nouveau rite exprimait un refus de la théologie du concile Vatican II.
Il regrette aussi le refus de dialogue de certains sur cette question, y voyant une «idéologie». Assurant que cette question est dans son agenda, il annonce qu’il aura «bientôt» l’occasion d’échanger avec un groupe de personnes plaidant pour le rite tridentin – sans donner plus de détails sur leur identité ou sur la date d’une telle rencontre. Au cours de l’été, le pape a reçu le cardinal Raymond Leo Burke, figure de la lutte pour la préservation de la liturgie tridentine.
Une attitude nuancée à l’égard de Donald Trump
Concernant les attentes médiatiques sur sa relation avec Donald Trump, Léon XIV répond que sa nationalité américaine ne lui donne «pas nécessairement» plus de légitimité pour parler avec lui, et «qu’il serait beaucoup plus approprié pour la direction de l’Église aux États-Unis de s’engager avec lui, de manière assez sérieuse». Il renvoie donc la responsabilité du dialogue institutionnel à la conférence épiscopale, en rappelant que la lettre du pape François adressée aux évêques américains sur le traitement des migrants était «très significative». Il salue les évêques qui ont eu «le courage d’y adhérer».
«Parfois, les décisions sont prises plus sur la base de considérations économiques que sur la dignité humaine et le soutien aux êtres humains», s’inquiète-t-il. Il prend ainsi ses distances avec son frère, Louis Prevost, qui a été reçu par le président américain car il est «très ouvert sur ses opinions politiques», raconte Léon XIV. Mais le pape se dit prêt à «soutenir» Donald Trump dans ses efforts pour «la promotion de la paix dans le monde» et être disposé à interagir avec lui si nécessaire. «Les États-Unis sont un acteur de poids sur la scène mondiale, il faut le reconnaître», souligne-t-il. Léon XIV se montre en cela plus prudent que François qui avait laissé filtrer sa grande distance avec Donald Trump durant son premier mandat, notamment en déclarant que leur entretien du 24 mai 2017 au Vatican avait été purement formel».
Gaza: «Le terme 'génocide' est de plus en plus utilisé»
Concernant l’offensive israélienne à Gaza, le pape reconnait que «le terme génocide est de plus en plus utilisé», mais sans reprendre ce mot à son compte. «Officiellement, le Saint-Siège ne pense pas que nous puissions faire une déclaration à ce sujet pour l’instant», se justifie-t-il. «Il existe une définition technique sur ce qu’est un génocide, mais de plus en plus de personnes soulèvent la question, y compris deux groupes de défense des droits de l’homme en Israël qui ont formulé cette déclaration», précise Léon XIV, avec légèrement plus de nuances que le pape François qui avait déclaré que «selon certains experts, ce qui se passage à Gaza a les caractéristiques d’un génocide».
«C’est tellement horrible de voir les images que l’on voit à la télévision, espérons que quelque chose finira par renverser la situation. Espérons que nous ne deviendrons pas insensibles», s’attriste le pape, décrivant une situation de «famine réelle» qui affecte notamment les enfants. La Bande de Gaza aura besoin «de beaucoup d’aide, d’assistance médicale ainsi que d’une aide humanitaire pour vraiment inverser cette situation» qui demeure «très, très grave», insiste-t-il.
Chine: Léon XIV n’oublie pas l’Église clandestine
Concernant la diplomatie chinoise du Saint-Siège, Léon XIV estime que «sur le court terme», il marchera dans les pas de ses prédécesseurs en favorisant un dialogue «réaliste» avec Pékin. Il annonce néanmoins vouloir s’assurer que l’Église catholique en Chine puisse «respecter un groupe important de catholiques chinois qui, depuis de nombreuses années, subissent une forme d’oppression ou éprouvent des difficultés à vivre leur foi librement, sans choisir de camp».
Ces dernières années, certaines voix dans l’Église ont dénoncé l’accord passé en 2018 par le Saint-Siège et Pékin sur la nomination des évêques, considérant que Rome abandonnait ainsi les catholiques chinois de l’Église clandestine – ceux qui refusent la tutelle du Parti communiste. Léon XIV, sans trancher, assure vouloir parler aux «deux côtés» et rappelle qu’il a eu une expérience personnelle de la Chine à l’époque où il était prieur de l’Ordre de Saint Augustin.
IA: pas d’avatar virtuel pour le pape
Le pape juge «préoccupant» le développement de l’intelligence artificielle, en remarquant que ces outils se développent à une «vitesse incroyable». «Si nous perdons de vue la valeur de l’humanité, si nous pensons que le monde numérique est la panacée, et que les personnes extrêmement riches qui investissent dans l’intelligence artificielle ignorent complètement la valeur des êtres humains et de l’humanité, je pense que l’Église doit prendre la parole», assure-t-il, à la suite du fort engagement du pape François sur ce sujet à la fin de son pontificat. «Le danger est que le monde numérique suive son propre chemin et que nous devenions des pions, ou que nous soyons laissés de côté», avertit-il avec fermeté.
Il s’agace des “deep fakes” générées sur son image, en racontant même qu’un interlocuteur direct lui avait demandé s’il s’était remis d’une chute qui ne s’était jamais produite mais qui avait été diffusée dans une vidéo truquée. «S’il y a bien une personne qui ne devrait pas être représentée par un avatar, je dirais que le pape est en haut de la liste», récusant toute idée de créer un double numérique. Il s’inquiète aussi de la diffusion massive de fake news et de théories du complot, y voyant un phénomène «très destructeur».
Pas d’alarmisme sur les questions économiques du Vatican
Concernant la situation économique du Saint-Siège, le nouveau pape se veut rassurant: «Les choses vont s’arranger, mais nous devons poursuivre le processus de réforme entamé par François», déclare-t-il, assurant qu’«on commence à voir les résultats» des mesures adoptées par son prédécesseur. Il reconnaît l’existence de «mauvais choix» dans un passé récent et les millions d’euros «perdus» dans le cadre de l’affaire de l’immeuble de Londres, grand scandale financier du pontificat de François.
Il souligne aussi la question des retraites des employés du Vatican, sur laquelle son prédécesseur avait tiré la sonnette d’alarme. Pour autant, pas d’alarmisme pour Léon XIV, qui souhaite plus de coopération entre les entités du Saint-Siège. Il estime en outre que le Vatican a pu «envoyer un mauvais message» et décourager certains donateurs qui ont pu croire que l’argent n’était pas bien administré. (cath.ch/imedia/bh)
*L’ouvrage de la vaticaniste Elise Ann Allen, rédigé en espagnol, est intitulé Léon XIV: citoyen du monde, missionnaire du XXIe siècle. Il est publié par la maison d’édition Penguin Peru. Des versions en anglais et en portugais sont prévues pour le début de l’année 2026.