Fécondation in vitro: des condamnations et des recommandations (210389)
Fribourg, 21mars(APIC/Pierre Rottet) Face au progrès de la science dans
le processus de la fécondation in vitro et à tout ce qui touche de près ou
de loin aux manipulations génétiques, la société s’interroge. Elle est partagée entre l’inquiétude de voir par le biais de la "fivete", par exemple,
des procédés naturels être manipulés par l’homme, et la possibilité d’aider
des couples stériles à concrétiser leur souhait de donner la vie par des
méthodes de fécondation artificielle. Vide juridique, vide éthique, vide
politique... Certains condamnent l’ensemble du processus de la fécondation
in vitro cependant que d’autres mettent en garde la société et le monde
scientifique en l’absence de véritables moyens de contrôle en la matière.
Dans les années 60, la médecine moderne, à partir de ce que laissait
entrevoir son développement, espérait parvenir à conserver des spermatozoïdes et à implanter des ovules artificiellement fécondés dans la matrice
vers 1990. En 1978 déjà, ces deux objectifs étaient atteints; ils rendaient
en effet possibles la fécondation in vitro et le transfert d’embryons. En
même temps, ils suscitaient un certain nombre de questions d’ordre médical,
éthique, moral et juridique: quel est le statut de l’embryon? S’agit-il
d’une vie humaine à protéger? Ou au contraire d’un organisme microscopique?
La procréation humaine par la fécondation in vitro représente-elle une forme de thérapie de la stérilité ou ne dissimule-t-elle pas le fantasme de
l’être humain artificiel auquel l’homme rêve? Peut-on mettre en pratique
tout ce qui est techniquement possible? Ou se situent les limites de la recherche et de l’expérimentation?
Aujourd’hui, ces mêmes questions se posent. Avec plus d’acuité encore
dans la mesure ou la manipulation génétique est devenue une réalité dépassant dans plus d’un cas la fiction. Face à l’avance de la science en la matière, l’homme s’interroge. L’Eglise se préoccupe, les éthiciens et les moralistes mettent en garde. Quant au législateur, il hésite... à légiférer.
On condamne d’un côté, on recommande de l’autre. Le domaine de la fécondation in vitro peut-il être réglementé par de simples lignes directrices ou
doit-il faire l’objet de prescriptions et d’interdits pour en délimiter les
frontières. Le cas échéant, comment doter la société d’un moyen de contrôle, mais comment aussi rendre celui-ci efficace.
Garde-fous nécessaires
Le 10 mars 1987, une instruction romaine - "Donum Vitae", le don de la
vie - interdisait formellement toute forme de procréation médicalement assistée, notamment par implantation dans l’utérus de la mère d’embryons obtenus par fécondation in vitro (Procédé appelé "fivete"), même lorsqu’il
s’agissait d’embryons réalisés à partir de cellules prélevées chez les deux
partenaires d’un couple stable. Pour le Vatican, les embryons humains obtenus in vitro sont des êtres humains et des sujets de droit. Leur dignité et
leur droit à la vie doivent être respectés dès le premier moment de leur
existence: "Il est immoral de produire des embryons humains destinés à être
exploités comme un ’matériau biologique’ disponible".
La condamnation de l’Eglise catholique est claire: "ce qui est techniquement possible n’est pas pour autant moralement admissible". Autre document, celui récent adopté lors de la quarantième session ordinaire de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, tenue du 30 janvier au 3
février 1989. A l’instar de bon nombre d’organismes internationaux ou nationaux, politiques, éthiques, Académies des sciences ou autres, il ne va
pas au-delà de recommandations en la matière. Il invite notamment les gouvernements des Etats membres à créer des instances multidisciplinaires
chargées d’informer les collectivités et les pouvoirs publics des progrès
réalisés en embryologie, et demande la création d’une instance internationale multidisciplinaire chargée d’assurer la convergence des démarches suivies par les instances nationales.
Les directives de l’Académie suisse des sciences médicales
En Suisse, l’Institut d’éthique sociale (IES), à Lausanne, de la Fédération des Eglises prostantes de Suisse (FEPS) a, à son tour, émis des orientations et des considérations d’ordre technique et éthique au sujet du processus de la fécondation in vitro. Elles sont contenues dans une brochure
documentée de quelque 120 pages publiée en 1987. Rassemblées par les
membres du groupe "Bioéthique", elles sont marquées par la diversité de
leurs intérêts et de leur personne. Dans une première partie, l’étude analyse les problèmes soulevés techniques par la fertilisation in vitro et le
transfert d’embryons, cependant qu’une seconde partie aborde la recherche
d’un point de vue éthique, qui engage nos responsabilités à différents niveaux: professionnels, religieux et humains. Sévère, la FEPS laisse néanmoins une porte ouverte.
L’IES relève en outre que "la nouvelle technologie de reproduction que
constitue la fivete ne saurait être généralisée, mais plutôt minimisée. Il
faudrait lorsque cela est possible renoncer à cette méthode". Selon l’Institut, l’explication tient en quelques mots. Parmi les sept considérations
émises, deux retiennent l’attention: "Un nombre considérable de problèmes
éthiques et juridiques graves demeurent irrésolus"; "Le grave danger subsiste que le développement technique échappe à toute légitimation sur le
plan spirituel et éthique".
Dans ce sens, les directives médico-éthiques pour le traitement de la
stérilité par fécondation in vitro (FIV) et le transfert d’embryons (TE),
version 1985, de l’Académie Suisse des sciences médicales, émettent un certain nombre de normes. Et si sur le plan fédéral rien n’a encore été décidé
en Suisse en la matière, plusieurs cantons ont d’ores et déjà accepté les
directives de l’Acadmie. C’est le cas de Genève, Vaud et Neuchâtel, par exemple, cependant que les cantons de Bâle-Ville et du Tessin pourraient prochainement légiférer dans ce sens, déclare le professeur Aldo Campana, de
l’Académie suisse des sciences médicales. Le canton d’Argovie ayant en partie accepté les normes étables par l’Académie, seuls ceux de Glaris et de
Saint-Gall ont interdit la pratique de la fivete. Une décision, pour le
dernier nommé, cassée le 15 mars dernier par le Tribunal fédéral.
Dans ses directives, l’Académie suisse des sciences médicales déclare
notamment que: seules les cellules germinatives du couple doivent être utilisées; le transfert d’embryons engendrés in vitro, de même que la transmission d’embryons d’une femme à une autre, sont interdits; la FIV et le TE
ne doivent pas servir à créer les prémisses de mères d’emprunt (mères porteuses); les embryons ne doivent être conservés en vie que pour la durée du
traitement en cours. Leur conservation au-delà de ce terme est à proscrire
même si elle était destinée à une éventuelle grossesse ultérieure; enfin,
autres points, les embryons de doivent pas être utilisés comme objet de recherche. Des manipulations du patrimoine héréditaire ou des embryons ne
doivent être tentées ni avant ni après la FIV. Il est interdit de prendre
des mesures visant à exercer une influence quelconque sur le sexe ou sur
d’autres propriétés de l’enfant. Ces recommandations pourraient être revues
et discutées par la Commission de coordination de l’Académie dans le courant de cette année encore. Mais dans quel sens le seront-elles?
Que faut-il faire des embryons congelés?
Interdites en Suisse, les recherches sur l’embryon pourraient bien être
rendues possibles en France, à l’instar des Etats-Unis, pendant 7 voire 14
jours après la fécondation si elles ont pour finalité de résoudre des problèmes médicaux. C’est ce que laisse entendre l’avant projet de loi sur la
bioéthique, duquel ne sera pas absent le cas des embryons congelés. Un
autre grave problème que celui-ci : en France, quelque 10.000 embryons sont
annuellement conservés par congélation.
La plupart du temps, on procède à plusieurs fécondations in vitro pour
un même couple, ceci permettant de réimplanter un nouvel embryon en cas
d’échec, ou de permettre de nouvelles grossesses. Les embryons sont alors
congelés... Mais la question de l’avenir de ces derniers se pose lorsque le
couple se sépare, ou ne désire plus d’autres enfants: que faire des
embryons "stockés", sachant qu’ils peuvent être conservés indéfiniment.
D’une manière générale, quatre solutions se présentent pour les embryons
congelés: d’un point de vue médical, implanter l’embryon dans l’utérus
d’une autre femme, permettant ainsi à un couple stérile d’avoir un enfant;
conserver l’embryon en vue d’une éventuelle réimplantation dans l’utérus
maternel; le détruire; enfin l’utilisation des ces embryons à des fins
scientifiques...
"Non à des expérimentations et non à toutes formes de commerce"
Ces considérations ont amené le Père Patrick Verspieren, jésuite et
membre du Comité français d’éthique, à donnér son avis personnel sur cette
question: la moins mauvaise des solutions, estime le religieux, serait de
"décongeler ces embryons et laisser s’éteindre leur vie". En 1986, le Comité national d’éthique avait émis un avis, - qui constituait alors plus
une orientation qu’une prise de position: les embryons congelés, non
réimplantés 21 mois après leur congélation, devraient-être détruits.
Le problème des embryons congelés, ou surnuméraires, ne se pose pas dans
les mêmes termes en Suisse, en théorie du moins, puisque selon les directives de l’Académie suisse des sciences, les embryons ne doivent être conservés en vie que pour la durée du traitement en cours. Leur conservation
au-delà de ce terme étant à proscrire. Selon Mgr Amédée Grab, évêque auxiliaire de Lausanne, Genève et Fribourg et responsable de la question au
sein de la Conférence des évêques suisses, les évêques du pays partagent
entièrement les convictions de l’épiscopat du monde entier, convictions qui
sont exprimées et motivées dans l’instruction "Donum Vitae" du 10 mars
1987.
Face aux cliniques, même catholiques, qui continuent à pratique la
fécondation in vitro, Mgr Grab déclare: "Si l’on s’en tient à la doctrine
de l’Eglise catholique, il n’y a jamais d’embryons surnuméraires. Et là ou
des pratiques contraires à cette doctrine sont en vigueur, il faut au moins
insister pour que ces embryons ne servent ni à des expérimentations ni à
aucune forme de commerce".
Ni véritablement pour ni véritablement contre, à l’exception de l’Eglise
catholique, la société hésite à dresser des garde-fous. Elle se cherche,
partagée entre l’inquiétude de voir par le biais de la fivete des processus
naturels être dirigés et planifiés par l’homme, d’ou un accroissement de
l’artificialité, et la possibilité d’aider les couples stériles à concrétiser leur souhait de donner la vie par des méthodes de fécondation non-naturelles. (apic/pr)