Etre chrétiens aujourd’hui dans les pays du Maghreb (060790)
Entretien avec Mgr Teissier, archevêque d’Alger
Alger, 6juillet(APIC) "Notre mission, en pays d’islam, c’est d’être une
Eglise à l’intérieur de la société musulmane, un signe de ce qu’est l’Eglise et aussi une possibilité pour l’Eglise universelle d’entendre les questions que pose la communauté musulmane", nous déclare Mgr Henri Teissier,
archevêque d’Alger. Successeur du célèbre cardinal Léon-Etienne Duval connu pour ses positions courageuses durant la guerre d’Algérie -, comme
lui homme d’ouverture, Mgr Teissier, citoyen algérien, a choisi de s’immerger comme chrétien dans cette communauté arabo-musulmane si souvent décriée
et incomprise.
Avec ses confrères de la Conférence Episcopale Régionale du Nord de
l’Afrique (CERNA) - regroupant les épiscopats d’Algérie, du Maroc, de la
Tunisie et de la Libye - il vient de publier une lettre pastorale, "L’appel
que Dieu adresse à son Eglise au Maghreb", qui développe la signification
de cette présence chrétienne ultraminoritaire. Le point de départ de cette
méditation est une description du visage particulier de l’Eglise en Afrique
du Nord. Au coeur du témoignage chrétien vécu de diverses façons se trouve
la recherche d’une relation de réconciliation, de partenariat humain et
spirituel entre croyants de traditions religieuses différentes.
APIC:Qui sont les chrétiens d’Afrique du Nord, et de l’Algérie en particulier ? Peut-on être chrétien et Algérien ?
MgrTeissier:C’est une réalité : les pays maghrébins rassemblés au sein de
notre Conférence épiscopale sont quasiment musulmans à 100 %, sauf la présence juive qui subsiste au Maroc et en Tunisie. Le christianisme ici est
formé de gens qui sont les volontaires d’une existence au sein d’une société musulmane, plus tous les coopérants européens ou autres qui passent un
certain nombre d’années ici. Sans oublier les chrétiens arabes du MoyenOrient - des Syriens, des Libanais, des Palestiniens, des Coptes - qui
n’aiment pas être traités en étrangers. Il y a même des chrétiens d’Afrique
noire, en particulier des étudiants universitaires.
Quant aux chrétiens de souche maghrébine, ils existent, mais ils sont
très minoritaires. Les chrétiens d’origine algérienne n’étaient déjà pas
nombreux avant l’indépendance et la plupart sont partis en Europe. Mais ils
gardent leur famille ici, et certains reviennent. Nous avons également près
de 20’000 Européennes d’origine chrétienne qui ont épousé des Algériens et
qui le plus souvent sont restées chrétiennes. En principe, leurs enfants
sont musulmans, mais quelquefois, les situations ne sont pas si claires.
Dans mon cas, mon grand-père est arrivé en Algérie en 1832, alors si on
est définitivement des étrangers... Ainsi, un certain nombre d’Européens
sont là depuis longtemps et ne se considèrent pas comme étrangers quand ils
ont la nationalité algérienne et ont travaillé comme les autres habitants
pour le développement du pays. Certains ont participé à la lutte de libération nationale, ont même été emprisonnés. C’est vrai que la grande majorité
des chrétiens d’Algérie (ils sont 50’000 dans les 4 diocèses du pays - Alger, Constantine, Oran et Laghouat, dans le Sahara - sur une population de
25 millions d’habitants) sont de souche européenne. Mais ceux qui sont restés ici, ce sont ceux qui se sentaient à l’aise dans la situation nouvelle
(l’Algérie indépendante), et qui l’avaient même parfois préparée.
APIC:Quel est le sens d’une présence chrétienne si minoritaire ?
MgrTeissier:Le sens de notre présence en Afrique du Nord ? Dans le document que nous venons de publier, nous citons une réflexion du pape Jean
Paul II lors de notre dernière visite "ad limina" : "Au fond, vous cherchez
à vivre ce que Vatican II a dit de l’Eglise comme signe, signe de salut et
signe d’unité... On ne demande pas à un signe de faire nombre, mais on lui
demande d’être vraiment un signe". C’est cela que nous aimerions faire.
Dans la plupart des endroits, les chrétiens sont très très peu nombreux,
et étant donné que la société a un caractère musulman très affirmé, on repère immédiatement une personne qui ne fait pas partie de la communauté musulmane. On la situe tout de suite, à partir de la qualité de son comportement. La plupart des gens avec qui nous avons des relations directes, ce
sont des relations de collaboration. Ces derniers jours, c’était la Grande
Fête, la Fête du Sacrifice; j’ai passé deux jours à visiter des familles
amies musulmanes, pour leur présenter les voeux de la fête. Ainsi, nous
avons des relations de personne à personne qui passent continuellement pardessus les communautés religieuses.
Je sais très bien, cependant, même si je suis Algérien, que la tradition
nationale est la tradition arabo-islamique, qu’aux yeux des gens, je suis
considéré comme un Européen qui a pris la nationalité algérienne. De même
si quelqu’un a un nom arabe en France, même s’il a la nationalité française
depuis trente ou quarante ans, il sait que son nom entraîne derrière lui
une histoire culturelle... Mais s’il prouve par son intégration dans la
culture française et son travail pour le bien commun du pays, qu’il est
Français, il finit par se faire accepter. C’est un peu en sens inverse ce
que l’on voudrait faire. On réussit à le faire dans la relation avec les
gens qui nous connaissent. Evidemment, quelqu’un qui ne me connaît pas et
qui ne m’a jamais vu, considère que c’est un étranger de plus qui passe!
APIC:La dernière réunion de la CERNA a eu lieu à Alger à la veille des
élections algériennes, qui ont vu la progression du "Front Islamique
du Salut" (FIS) d’Abassi Madani. Est-ce que le FIS représente une menace pour la minorité chrétienne d’Algérie ?
MgrTeissier:Depuis le 12 juin dernier (date de la victoire des islamistes
aux élections), on n’a pas senti d’hostilité contre les chrétiens. Ce n’est
pas un choix qui a été fait contre une communauté chrétienne. C’est un
choix qui a été fait à l’intérieur de la société algérienne, la volonté de
commencer une nouvelle étape avec de nouvelles références, après une
période très longue de parti unique. Pour le moment, il n’y a pas de
conséquences secondaires. Il y a des gens que nous connaissons depuis
longtemps, qui sont nos amis. Cela ne les a pas empêché de voter pour la
nouvelle majorité (le FIS).
APIC:Les chrétiens n’ont-ils pas peur de la montée d’un islam militant ?
MgrTeissier:Vous savez, dans la société moderne, les problèmes sont complexes. J’ai peut-être encore davantage peur d’une montée du racisme en Europe. Car dans ce cas, c’est nous qui en supporterons les conséquences. Il
est évident que si les musulmans ne sont pas respectés par exemple dans la
société française, cela encourage les courants extrémistes à chercher quel
sera le groupe sur lequel faire retomber ce manque de respect. J’ai peur
que le problème palestinien, qui a fait monter l’extrémisme depuis 1948,
continue à durer, car tant que les Palestiniens n’auront pas une patrie et
que ce problème ne sera pas réglé, je ne sais pas si on pourra retrouver
une construction calme à l’intérieur du monde arabe. Le problème libanais
contribue également à faire douter les gens de la possibilité de la coexistence entre les communautés. Il faut aussi regarder les autres dossiers :
le poids de la dette, les relations économiques inégales entre le Nord et
le Sud. Tout cela fait monter la tension et si ces problèmes ne sont pas
résolus, ils risquent de nous menacer, nous, comme petit groupe minoritaire
chrétien. Ne regarder que le développement des courants islamistes, en les
sortant de leur contexte international, c’est avoir un regard tronqué!
Propos recueillis par Jacques Berset