Le pape Léon XIV a été douze ans durant (de 2001 à 2013) prieur général de l’Ordre de Saint-Augustin, dont le siège se situe à deux pas du Vatican. Son successeur, le prêtre espagnol Alejandro Moral Antón, se confie à I.MEDIA sur la mission du supérieur et la spiritualité de son Ordre, ainsi que sur sa longue amitié avec Robert Francis Prevost.
Fondé au 13e siècle, l’Ordre de Saint-Augustin compte 3000 membres dans une cinquantaine de pays. Né en 1955, la même année que le pape, le Père Moral Antón, son prieur général, assure avoir proposé à Léon XIV de vivre avec une communauté de frères augustins dans l’appartement du palais apostolique – où le pape pourrait emménager prochainement.
Que signifie aujourd’hui avoir un pape de tradition augustinienne?
Père Moral Antón: Les religieux augustins suivent la Règle de saint Augustin, inspirée des écrits de l’évêque d’Hippone (354–430). Cette règle insiste particulièrement sur la fraternité et la communion. Trois paroles essentielles résument notre spiritualité: la recherche de la vérité, la pratique de la charité et l’unité. Augustin parle aussi beaucoup de l’intériorité, affirmant que Dieu est «plus intime que l’intime de moi-même». Le pape Léon XIV porte ces dimensions spirituelles avec force, ce dont l’Église a grand besoin aujourd’hui.
Quelle est votre relation avec le pape Léon XIV, avec lequel vous collaborez depuis plusieurs décennies?
Une grande confiance règne entre nous et nous entretenons une longue amitié. En 2001, lorsqu’il a été élu prieur général, il m’a demandé d’être son vicaire. J’ai servi auprès de lui, puis je lui ai succédé en 2013. Notre amitié s’est poursuivie. Robert est une personne très respectueuse. Nous pouvons discuter librement et sereinement de tous les sujets — y compris de football, autour d’un café.
En tant que préfet du dicastère pour les Évêques [depuis 2023, ndlr], il se joignait à notre vie communautaire ici à Rome, à la Curie généralice. Il arrivait le premier à la chapelle à 7h30 pour la prière et la messe. Il venait aussi souvent déjeuner – il arrivait un peu en retard, en nous avertissant de commencer sans lui. Pendant ces moments, il était très accessible. Parfois il m’appelait pour parler de tel ou tel sujet, et je le contactais pour lui demander son avis sur certains thèmes. Il m’a demandé aussi, toujours avec beaucoup de délicatesse, s’il pouvait faire appel aux services d’un frère de la communauté, pour l’assister au dicastère. Aujourd’hui, bien sûr, les choses sont un peu différentes depuis qu’il est pape, mais je continue à échanger avec lui régulièrement.
En quoi consiste la mission de prieur général de votre congrégation?
Le rôle du prieur général des Augustins est de veiller à l’unité de l’ordre. Juridiquement, ce sont les prieurs provinciaux qui gouvernent, mais en cas de crise, le prieur général intervient pour maintenir la cohésion.
Il doit visiter tous les frères une fois durant les six ans de son mandat, personnellement ou par l’intermédiaire d’un assistant ou conseiller. J’ai moi-même accompagné Léon XIV lorsqu’il était prieur, par exemple en Espagne ou à Malte. La fonction de prieur implique donc de très nombreux voyages.
Dans les premiers mois de cette année, je suis allé en Inde, en République démocratique du Congo, puis au Nigeria pendant presque 40 jours. Un voyage prévu en Corée du Sud a été annulé à cause du décès du pape François. Après l’élection de Léon XIV, je suis allé en Colombie. Puis je suis rentré à Rome pour mon anniversaire, le 1er juin, – le pape est venu le célébrer avec moi – et dès le lendemain, je suis reparti pour le Mexique. Je dois me rendre ces jours-ci en Pologne. Un ami commun, qui a été le secrétaire, nous disait il y a quelques jours: «Je ne sais pas comment vous avez fait pour résister à tous ces voyages.»
Vous avez parlé des situations de crise. Comment gérez-vous les cas sensibles, notamment les plaintes pour abus dans votre congrégation?
Nous avons un processus strict: nous écoutons d’abord la victime et nous l’encourageons à porter plainte, y compris civilement, afin de pouvoir ouvrir une enquête. Robert Prevost, en tant que prieur général, a toujours pris ces situations très au sérieux.
Depuis le 14e siècle, les religieux de l’Ordre de Saint-Augustin sont aussi responsables de la «sacristie pontificale» au Vatican. De quoi s’agit-il? Que font-ils au quotidien?
Trois frères augustins vivent dans cette petite communauté au Vatican. Ils dépendent de la Curie généralice. Ils préparent tout ce qui concerne les célébrations liturgiques du pape: les ornements, les vêtements, les objets nécessaires à l’eucharistie. Cette «sacristie papale» est située près de la chapelle Sixtine. Il arrive que le pape aille déjeuner avec ces religieux. Je trouve qu’il est bon pour lui qu’il retrouve la communauté dans des moments ‘normaux’ et naturels.
Léon XIV mènera-t-il une vie communautaire dans l’appartement pontifical où il doit prochainement emménager au Vatican?
Je lui ai dit, par affection, qu’il serait bon de constituer une petite communauté de frères autour de lui, qui étudieraient, prieraient et vivraient avec lui. Léon XIV pourrait échanger avec eux, se promener en leur compagnie. Je ne sais pas s’il formera cette communauté, mais s’il le fait, j’en serai très heureux. Le pape est très seul et porte de lourdes responsabilités. Il a très peu de temps pour respirer: quand il est venu ici pour mon anniversaire, aussitôt après le repas il devait rencontrer les cyclistes du Giro d’Italia. Il m’a dit dernièrement: «Maintenant, je comprends ce que veut dire l’assistance de l’Esprit Saint: il me donne la force.»
"Je trouve qu’il est bon pour le pape qu’il retrouve la communauté dans des moments ‘normaux’ et naturels."
Le Synode sur l’avenir de l’Église, grand chantier engagé par le pape François, est l’un des grands défis du pape Léon. Les dix commissions instituées par François pour réfléchir à des thèmes délicats – gouvernance de l’Église catholique, réforme des séminaires, place des femmes, etc. – doivent rendre ce mois-ci leurs conclusions. Quel éclairage apporte la spiritualité augustinienne sur ce Synode?
Nous, les Augustins, devrions être synodaux par charisme, puisque notre vocation est de chercher ensemble la vérité. Dans notre ordre, nous disons: «La vérité est à toi, mais pas toute à toi ; elle est à moi, mais pas toute à moi ; elle est à lui, mais pas toute à lui. C’est ensemble que nous marchons vers la vérité.» Notre esprit est la synodalité.
Robert Prevost a été formé dans cet esprit, mais cela ne veut pas dire qu’il ne prendra pas des décisions quand il le faut. Il s’informera, consultera, demandera conseil, mais à la fin il saura aussi trancher.
Parmi les autres grands défis culturels de ce nouveau pontificat, figurent celui des conflits qui déchirent le monde et celui de la crise climatique. Que pourra apporter Léon XIV dans ces domaines?
Ce sont deux thèmes qui lui sont chers. J’ai eu une audience avec lui le 16 mai, une semaine après son élection. Je lui ai apporté différents dossiers et entre autres celui d’un projet soutenu à l’origine par le pape François: proposer à tous les autres groupes religieux – musulmans, juifs, hindouistes, taoïstes, chrétiens… – de créer ensemble une proposition de paix pour le monde. Il a manifesté un grand intérêt. Il prendra ce sujet très au sérieux.
Il est également très engagé pour la cause écologique, qu’il connaît très bien puisque nous avons une communauté importante en Amazonie. Ce thème lui tient profondément à cœur et il le portera sans aucun doute pendant son pontificat.
Finalement, Léon XIV est-il un «romaniste» passionné [supporter du club de football AS Roma], comme cela a été rapporté? Il a dit lui-même qu’il ne fallait pas croire tout ce qui était écrit dans la presse…
Il aime regarder les matchs, sans être un ultra-supporter. En communauté, après le dîner, on passe un moment ensemble, on regarde la télévision, les infos, et puis un match de football. Il regardait les matchs avec nous. Il apprécie ce moment de détente partagé. Nous, on restait jusqu’à la fin du match… lui peut-être pas toujours. (cath.ch/imedia/ak/lb)