Quelques semaines après avoir visité la Terre sainte, le cardinal Fernando Filoni, Grand-Maître de l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, revient pour I.MEDIA sur le soutien apporté à la présence chrétienne dans cette région déchirée par le conflit israélo-palestinien, et la guerre en cours dans la Bande de Gaza, depuis l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023.
Cyprien Viet / I.média
Le 7 octobre 2025 a marqué le deuxième anniversaire de l’attaque du Hamas qui avait fait plus d’un millier de morts en Israël. L'attaque terroriste a été suivie par des bombardements israéliens massifs qui ont fait des dizaines de milliers de morts dans la Bande de Gaza (voir encadré).
L’Ordre du Saint-Sépulcre, fondé par Pie IX au milieu du XIXe siècle, n’envoie pas d’aides directes mais agit toujours à travers le Patriarcat latin de Jérusalem, qui est l’interlocuteur direct de l’État d’Israël et de l’Autorité palestinienne, et de toutes les institutions locales et internationales. Son soutien s’avère donc essentiel pour la survie des écoles, des hôpitaux et des différentes institutions chrétiennes de Terre sainte, jusque dans la Bande de Gaza où l’unique paroisse vient en aide aux catholiques mais aussi à des familles orthodoxes et musulmanes.
Près de deux ans après le début de cette guerre de Gaza, comment vivent les communautés chrétiennes en Terre sainte? Quelles sont leurs ressources?
Card. Fernando Filoni: Je crois que tous ceux qui se rendent en Terre sainte aujourd’hui voient une différence par rapport à leurs voyages précédents. Les basiliques sont vides, il n’y a plus de flux de pèlerins comme autrefois. De nombreux chrétiens locaux, et des non-chrétiens aussi, vivent des activités liées aux pèlerinages: ventes de souvenirs et d’objets sacrés, transports, restauration, etc. D’un point de vue économique, la crise touche donc durement les familles chrétiennes ainsi que les communautés religieuses. Les dépenses continuent et les entrées manquent.
Mais le problème n’est pas seulement économique et administratif: voir toutes ces églises vides, cela pose un problème spirituel. Cependant, je dois dire que pour les rares pèlerins qui osent venir, ce peut être l’occasion de vivre des moments de grande spiritualité, dans une ambiance beaucoup plus calme qu’autrefois. La solitude donne l’occasion de méditations profondes. Cela montre que de bonnes choses peuvent émerger derrière toutes les situations difficiles.
"Le problème n’est pas seulement économique et administratif: voir toutes ces églises vides, cela pose un problème spirituel."
Nos communautés sont toutefois en grande difficulté, avec une crise de confiance quant à leur futur. Lors de ma dernière visite, en échangeant avec des curés locaux et avec des responsables religieux, j’ai vu que la survie des familles dépend souvent de bons d’achats fournis par le Patriarcat latin pour payer les produits de base. Cela signifie que la communauté chrétienne du monde entier, à travers l’aide fournie par le Patriarcat, soutient la présence de ces familles.
Ce soutien aux communautés chrétiennes de Terre sainte demeure donc un outil précieux pour défendre la perspective d’une paix future, même si cela semble hors de portée à court terme?
Les nouvelles que nous recevons nous préoccupent beaucoup. La guerre excite les âmes, elle n’apporte jamais de solution. Il faut éteindre la flamme de la haine. L’éducation que Jésus nous a donnée est toujours «d’espérer contre toute espérance» (Lettre de saint Paul apôtre aux Romains - 4,13.16-18). Le pape Léon comme le pape François n’ont cessé d’appeler à la paix, et nous soutenons cette vision.
L’Église considère qu’Israël a le droit d’exister et de vivre en paix, tout comme le peuple palestinien a tout autant le droit de vivre en paix sur sa terre. Ces réalités ne doivent pas aller l’une contre l’autre ou s’éliminer mutuellement: elles doivent se coordonner. Toute forme de violence est inacceptable. La vie de l’un n’est pas plus importante que celle de l’autre. Nous considérons donc qu’il faut reprendre le dialogue, mais il ne semble pas que tous le veuillent.
"L’Église considère qu’Israël a le droit d’exister et de vivre en paix, tout comme le peuple palestinien a tout autant le droit de vivre en paix sur sa terre."
La reconnaissance de l’État de Palestine par la France et par un nombre considérable d’autres pays occidentaux, le 22 septembre en marge de l’assemblée générale des Nations unies, représente-t-elle une opportunité positive dans le sens d’une reprise du dialogue?
Chaque État fait son évaluation de la situation en fonction d’une vision politique qu’il ne m’appartient pas de commenter. Mais, au-delà, il faut que la reconnaissance vienne avant tout des deux parties sur le terrain, car je crains qu’une reconnaissance qui ne se concrétise pas à ce niveau n’aide pas le dialogue ni ne mène vers la paix. Dans ce cas, je doute qu’il y ait un bon accueil par les deux parties.
Ressentez-vous encore un amour de leur terre de la part des communautés chrétiennes de Terre sainte, ou est-ce que l’émigration reste une tentation forte, notamment pour les jeunes?
En réalité, ce problème ne concerne pas seulement la Terre sainte mais l’ensemble du Moyen-Orient. Depuis la chute de l’Empire ottoman, des millions de chrétiens ont quitté la région. Ils constituaient autrefois entre 20 et 22% de la population de la région contre 1 ou 2% aujourd’hui… Que s’est-il passé pour en arriver là? Il faut d’abord se souvenir des violences perpétrées contre les Arméniens, contre les Grecs, contre les chaldéens… Le 19 octobre prochain, le pape Léon XIV canonisera l’archevêque Ignatius Maloyan, l’une des victimes de cette grande tragédie que fut le génocide des Arméniens.
Mais le problème, ce n’est pas seulement la guerre. Le problème vient aussi des États, des lois du pays. Si ces États font des lois discriminatoires qui font des chrétiens des citoyens de seconde classe, s’ils écrivent que la loi est mise sous le régime de la charia et non des droits fondamentaux de la personne, comment les chrétiens pourraient-ils se sentir protégés par ces lois? Cela dépend aussi de la communauté internationale qui ne crée pas toujours un environnement favorable. Il y a un droit à émigrer, mais il y a aussi un droit à demeurer sur sa terre.
Depuis un siècle, nous constatons une forme d’hémorragie continue. Ces Églises antiques qui avaient leur propre culture, leur langue, qui avaient tellement donné au monde ne peuvent pas être oubliées. Certaines parlent la propre langue de Jésus dans leurs liturgies, mais l’on sait que ceux qui migrent en perdent l’usage.
Quand une famille a des enfants et que ceux-ci n’ont pas de futur, la question de rester se pose à elle. Certaines familles m’ont personnellement interpellé en me demandant ce que je ferais si j’avais des enfants et que je vivais sur place… Je remarque toujours un attachement à la terre, que ce soit en Irak, en Syrie, au Liban, en Terre sainte. Nos familles aiment la Terre sainte, mais il faut les aider à y vivre réellement.
Sur un plan spirituel, comment voyez-vous le futur de la Terre sainte?
C’est un aspect fondamental. J’ai beaucoup réfléchi, durant mon récent voyage en Terre sainte, à ces paroles de Jésus adressées à ses disciples: «Petit troupeau, n’ayez pas peur!» Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui? Si l’on regarde l’histoire de la région, la petite communauté chrétienne du temps de Jésus est toujours restée une minorité, souvent persécutée, discriminée, parfois par les juifs, parfois par les Romains, puis par les différentes puissances qui ont exercé leur pouvoir sur la région.
"La vision chrétienne n’est pas de conquérir le pouvoir mais de défendre les droits fondamentaux de la personne."
Les chrétiens ont toujours été un petit troupeau, jusqu’à aujourd’hui. Les tentatives d’en faire un grand troupeau, comme par exemple à l’époque des Croisades, ont toujours échoué. Mais le petit troupeau qui cultive l’amour pour la Terre sainte encore aujourd’hui, Jésus l’invite à ne pas se décourager, même s’il se sent comme un vase d’argile face à un vase de fer.
La vision chrétienne n’est pas de conquérir le pouvoir mais de défendre les droits fondamentaux de la personne. Nous ne demandons pas des lois spécifiques ou une reconnaissance particulière, mais de garantir simplement aux chrétiens de pouvoir vivre auprès du peuple d’Israël, avec qui nous partageons des racines communes. Les juifs sont nos «frères aînés» comme aimait le dire Benoît XVI. Et nous voulons aussi que les chrétiens puissent vivre avec les Palestiniens, d’autant plus que beaucoup d’entre eux sont eux-mêmes palestiniens. Avec le monde musulman, il est possible de vivre ensemble dans le respect de la diversité.
La vision chrétienne n’est donc pas celle d’une majorité qui l’emporterait sur une autre, mais simplement celle d’un petit troupeau qui apporte sa contribution au bénéfice de tous, chrétiens, juifs, musulmans. Il ne s’agit pas de faire une concurrence à quiconque, mais de faire en sorte que cette parole de Jésus «n’ayez pas peur» puisse conduire chaque communauté chrétienne à coexister avec le reste de la population. (cath.ch/imedia/cv/bh)
Une attaque et une guerre
Le 7 octobre 2023, au petit matin, le Hamas tire des roquettes depuis la Bande de Gaza en direction d'Israël. Parallèlement, environ 3000 hommes du mouvement islamiste palestinien et d'autres formations comme le Djihad islamique s'infiltrent dans le sud du pays. L’attaque a fait 1219 victimes. Sur les 251 personnes enlevées ce jour-là, 47 sont toujours otages à Gaza dont 25 sont mortes, selon l'armée israélienne.
La riposte de l'État hébreux aux attaques du 7 octobre est quasiment immédiate. Israël assiège la Bande de Gaza dans un déluge de bombes. Hôpitaux, écoles, mosquées: rien ni personne n'est épargné. La population paie un lourd tribut. Depuis la riposte quasi continue d'Israël, l'enclave palestinienne est ravagée par les bombes israéliennes et la famine. Plus de 67'160 Palestiniens ont été tués dans la campagne israélienne de représailles militaires, selon les chiffres du ministère de la Santé de Gaza. Parmi eux on compte 61'000 enfants selon l'ONU. BH
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