Paraguay : de la "république" des Guaranis à la dictature militaire
Fribourg, 21avril(APIC/CIP) Le Paraguay est, avec la Bolivie, un des deux
seuls pays d’Amérique latine à ne disposer d’aucun accès direct à la mer.
Le pays est relativement vaste : 406’000 km2; la densité de sa population
est plus faible que celle de ses voisins, mais le pourcentage des jeunes et
le taux de croissance sont l’un et l’autre fort élevés. Le pays compte
actuellement 3,8 millions d’habitants. Beaucoup de Paraguayens se sont
expatriés, pour des raisons politiques d’abord, économiques ensuite.
La grande majorité de la population est métissée (Guaranis-Espagnols),
mais il subsiste des Indiens purs dans la région pauvre et désertique du
Chaco, ainsi que des Européens non métissés, descendants de familles
espagnoles ou réfugiées de l’extrême droite mondiale.
Avant l’arrivée des Espagnols, le pays était occupé par les Guaranis, un
groupe de tribus semi-nomades dont le nom signifie "guerriers". La ville
d’Asuncion fut fondée le 15 août 1536. Dès le début, elle constitua une
tête de pont pour l’entreprise coloniale. Les jésuites, venus dans le
Nouveau Monde d’abord pour y fonder des collèges et des séminaires pour les
fils des conquistadors, réagirent bien vite contre le comportement
scandaleux des colons à l’égard de populations locales. Avec les
encouragements du roi d’Espagne, ils créèrent les fameuses "Réductions"
pour protéger les Indiens contre la cupidité coloniale et organiser leur
vie sociale dans une sorte de république chrétienne. Les estimations de la
population totale des Réductions vont de 150’000 à 300’000 personnes. Le
système des Réductions dura un siècle et demi et se termina par des
soubresauts politico-religieux particulièremnt pénibles. C’est probablement
grâce qux jésuites que la langue des Guaranis est restée très vivante
jusqu’à ce jour.
En 1811, les Paraguayens se déclarèrent indépendants tant vis-à-vis de
l’Argentine que de l’Espagne. Depuis, l’histoire du pays a été marquée par
deux guerres extrêmement meurtrières : celle de la Triple Alliance
(1865-1870) contre le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay, et celle du Chaco
(1932-1935) contre la Bolivie.
Depuis 1954, le Paraguay vit sous la dictature du général Stroessner,
âgé aujourd’hui de 75 ans. En février dernier, le doyen des dictateurs
sud-américians s’est fait réélire avec un succès nominal de près de 90% des
suffrages exprimés, mais il faut noter que le taux d’abstention a été
particulièrement élevé et que des fraudes et des pressions ont été relevées
par de nombreux observateurs.
Dans une perspective idéologique marquée par l’extrême droite, il se
passe au Paraguay des choses plutôt étonnantes : Asuncion, la capitale, a
été déclarée ville-soeur de Pretoria, la capitale de l’Afrique du Sud; en
mai 1986, une messe a été célébrée à la mémoire du "défenseur de la
civilisation occidentale et chrétienne" que fut Adolf Hitler. En effet,
nombre d’anciens responsables nazis ont trouvé refuge au Paraguay.
Une des clés du problème social réside dans la question agraire. Les
principales ressources du pays sont apportées par l’agriculture et
l’élevage. Or, d’un côté, 14% des Paraguayens n’ont pas la moindre parcelle
de terre à cultiver; de l’autre, 2’200 grands propriétaires (sociétés ou
familles) possèdent 78% des terres cultivables. La lutte des pauvres pour
survivre est quotidienne. Au cours des dernières décennies, des centaines
de milliers de Paraguayens ont quitté leur pays, le plus souvent à
destination de l’Argentine. Par ailleurs, les occupations de terre par les
paysans ne sont pas rares; mais les grands propriétaires, soutenus par
l’appareil politique, ne reculent devant aucun moyen pour réprimer tout ce
qui n’est pas complètement soumis : pillages, incendies de récoltes,
emprisonnements, tortures, massacres, bref, un régime de terreur pour les
pauvres, tandis que dans le même temps une petite minorité civile et
militaire pratique une corruption et une contrebande inimaginables.
Une hiérarchie ecclésiastique de plus en plus critique
Théoriquement, le pays est catholique à plus de 95%, mais l’étiquette
catholique recouvre des choses fort variables. Le régime en place aime
afficher son attachement à ce qu’il appelle les "valeurs chrétiennes", et
il a tout mis en place pour tirer le meilleur profit de la visite du pape.
Mais l’Eglise hiérarchique se montre de plus en plus critique à l’égard
des agissements de la dictature. Tous les évêques ne vont pas aussi loin
que Mgr Medina, qui ose dire publiquement que le pouvoir est accaparé par
un "petit groupe de tout puissants qui jouissent de beaucop de privilèges
et qui s’enrichissent à bon compte". Cependant, c’est aujourd’hui la
Conférence épiscopale qui monte aux créneaux. Sans doute les évêques y
ont-ils été progressivement poussés par les communautés de base, par les
religieux et par le clergé. En tout cas, la Conférence épiscopale a
instauré en 1986 une structure d’échange et d’analyse baptisée "Dialogue
national", en vue de favoriser une recherche commune de solutions
équitables aux problèmes du pays et ainsi préparer l’après-dicatture. Le
parti Colorado (parti officiel) est le seul groupement à avoir refusé de
participer à cette concertation.
Un conflit est également apparu entre le pouvoir et l’Eglise à propos de
la prochaine visite du pape. Le président souhaite en retirer un grand
profit personnel et masquer à Jean Paul II et à la presse étrangère ce qui
se passe dans les régions pauvres. Ainsi le pape se rendra à Encarnacion,
ville natale du président, mais il évitera Concepcion, dans la partie
déshéritée du pays. L’évêque de Concepcion, Mgr Maricevich, n’a pas mâché
ses mots : "On veut que le pape se rende dans les seules zones riches du
pays et lui cacher les zones pauvres. Voilà un pays qui vit de mensonges et
de mascarades." En outre, le gouvernement a refusé que certains de ses
membres puissent rencontrer au audience privée les participants du
"Dialogue national". Ceux-ci souhaitent remettre à Jean Paul II le document
final qu’ils ont publié en décembre dernier. Les autorités veulent diluer
cette rencontre dans un rassemblement de 3’000 à 4’000 personnes.
(apic/cip/ym)