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La sainte à l’étoile jaune, suscite des réserves du côté juif
Maurice Page, agence APIC
Rome, 7 octobre 1998 (APIC) En canonisant dimanche Edith Stein, le pape Jean Paul II accomplit un geste qu’il souhaitait depuis longtemps. Edith Stein est à tous les points de vue une femme hors du commun. Juive allemande, philosophe athée, puis moniale carmélite, morte dans la chambre à gaz d’Auschwitz le 9 août 1942, elle est une "martyre de notre siècle", que Jean Paul II a déjà béatifiée en 1987 lors de sa deuxième visite pastorale en Allemagne. Dans les milieux juifs, cette démarche est accueillie avec des réserves.
Pour cette femme juive, éduquée "dans la tradition de ses pères", le choix de l’Evangile, "après une longue recherche", ne signifiait pas le rejet de ses racines culturelles et religieuses. Sa foi, trouvée à travers sainte Thérèse d’Avila, lui a fait "relire l’histoire de son peuple de façon plus profonde". Sa spiritualité, "puisée à la sagesse de la croix", la rendit capable d’une nouvelle solidarité avec ses frères juifs, souligne Jean Paul II.
Devenue sœur Bénédicte de la Croix elle est "tuée comme tant d’autres par la férocité nazie au camp d’Auschwitz". Elle a affronté la déportation et la perspective de la mort, consciente d’aller "mourir pour son peuple". "Son sacrifice est un cri de paix, un service de la paix", rappelle le pape.
Martyre chrétienne ou victime juive?
La canonisation de la carmélite, onze ans après sa béatification, est accueillie avec les mêmes réserves dans la communauté juive et chez les partisans de l’amitié judéo-chrétienne: pourquoi élever à la dignité de martyre une seule victime d’une extermination qui, rien qu’à Auschwitz, a fait près de deux millions de victimes? Pourquoi proposer en exemple des victimes plutôt que des résistants? Pourquoi une juive convertie notoire, le type même de l’intellectuelle assimilée de l’Allemagne d’entre les deux guerres ? Edith Stein avait surtout écrit en 1942 vouloir donner sa vie "pour les péchés des juifs incroyants". Est-elle morte comme martyre chrétienne ou comme juive ? C’est en représailles à une lettre des évêques hollandais condamnant les méthodes de la Gestapo que les nazis sont venus l’arrêter à Echt, en Hollande, en 1942. Mais pour les nazis, la conversion et le baptême n’étaient pas des sauf-conduits, a-t-on objecté, et c’est bien parce qu’elle était juive que la carmélite a été déportée.
Malgré ces objections, Jean-Paul II a estimé dès 1987 que les relations judéo-chré-tiennes étaient suffisamment mûres, surtout depuis sa visite historique à la synagogue de Rome (1986) pour qu’il puisse rendre hommage à celle qui fut l’une des premières personnalités à alerter le pape - dès 1933, quatre ans avant la célèbre encyclique "Mit brennender Sorge" - sur l’antisémitisme propagé par le national-socialisme.
Conjuguer foi et raison
Sa vie durant, bien avant d’entrer au Carmel Edith Stein a cherché sans cesse à conjuguer les exigences de la raison et celles de la foi, souligne le pape. Véritable "penseur", elle se montra capable d’user avec discernement des apports de la philosophie contemporaine, dans sa recherche de la pleine vérité des choses. Elle se fit apprécier comme chercheur, conférencière et professeur d’université, à Münster, à une époque où les femmes étaient encore rares dans la vie publique et encore plus dans le monde universitaire.
Autre aspect de la personnalité d’Edith Stein relevé par Jean Paul II sa contribution importante à la promotion de la femme en tant qu’éducatrice et philosophe. Elle prit des initiatives pour que l’on reconnaisse à la femme "les droits qui sont ceux de tout être humain, et ceux spécifiques à la femme". Et si elle soulignait volontiers la vocation de la femme à être épouse et mère, en même temps, elle "exaltait son rôle... dans tous les domaines de la vie culturelle et sociale".
Convertie à l’âge de 31 ans
Edith Stein naît dans une famille juive allemande de Breslau (aujourd’hui Wroclaw en Pologne) le 12 octobre 1891. Cadette de onze enfants, elle fait de brillantes études aux universités de Göttingen et de Fribourg-en-Brisgau, où elle est l’assistante du philosophe d’origine juive Edmund Husserl, le père de la phénoménologie, avant de devenir son disciple.
En 1922, à l’âge de 31 ans, la jeune femme découvre la foi catholique grâce à une autobiographie de sainte Thérèse d’Avila trouvée chez une amie protestante dont le témoignage chrétien l’a frappée dès l’âge de 27 ans. Elle reçoit alors le baptême, malgré la douleur qu’elle sait infliger à sa mère, juive profondément croyante.
Poursuivant sa recherche philosophique, elle s’attelle à une traduction en allemand de saint Thomas d’Aquin et rencontre le couple Jacques et Raïssa Maritain à Paris. Les lois nazies anti-juives, qui la privent de la possibilité d’enseigner, vont être pour elle le signal providentiel qui la pousse à entrer au carmel de Cologne en 1933. Elle y prend le nom de Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix.
Le danger se rapprochant, et pour ne pas faire courir de risques à sa communauté, elle part pour le carmel de Echt, en Hollande, accompagnée de sa soeur aînée, Rosa, qui l’a rejointe dans sa foi et au carmel (sans pour autant se faire moniale). Les Pays-Bas étant occupés par l’armée allemande, des démarches sont entreprises pour qu’Edith Stein puisse rejoindre le carmel du Pâquier, dans le canton de Fribourg, en Suisse.
L’autorisation d’immigrer arrivera trop tard. Le 2 août 1942 elle est arrêté avec sa sœur Rosa, après que la protestation des évêques de Hollande contre les discriminations imposées aux juifs par les nazis eut déchaîné des représailles, d’abord contre les juifs catholiques. Emmenées au camp d’Auschwitz-Birkenau Edith et sa sœur Rosa y sont gazées sept jours plus tard, le 9 août 1942. Des témoins ont attesté l’attitude admirable des deux soeurs lors du voyage dans le convoi qui les conduisait à Auschwitz. Au moment d’entrer dans la chambre à gaz où elle va trouver la mort, à 51 ans, Edith Stein, dirent-ils, était "calme". Son corps ayant été livré au four crématoire, elle est la sainte "sans tombeau".
Edith Stein rejoindra au catalogue des saints Maximilien Kolbe, autre martyr d’Auschwitz mort en 1941 et très cher au cœur de Jean Paul II. (apic/mp)