Le 1er décembre 1989, la visite de Mikhaïl Gorbatchev, décédé le 30 août 2022, au Vatican marqua une étape importante dans la fin de la guerre froide. Une partie de leur échange a été rendue publique grâce à l’exploitation des archives officielles de la Fédération de Russie par le National Security Archive, une fondation américaine.
Ce texte, dont nous avons retenu les extraits les plus significatifs, n’inclut pas les premières minutes de l’entretien durant lesquelles le pape polonais et le leader soviétique se parlèrent directement en russe, sans interprète. Près de 33 ans plus tard, cette conversation historique demeure éclairante pour comprendre l’évolution des relations entre le Vatican et l’URSS, puis la Russie et les ex-républiques soviétiques. Téléchargez la version longue de cet entretien à la fin de l'article.
Gorbatchev: J’apprécie les paroles que vous avez prononcées au début de la conversation concernant le fait qu’il s’agit d’une rencontre entre deux peuples slaves, entre autres choses. Je ne veux pas apparaître comme un “panslaviste”, mais je crois en la mission du peuple slave de renforcer la compréhension des valeurs humaines de vie, de paix et de bonté partout.
Jean Paul II: Oui, c’est ainsi. La paix et la bonté.
Gorbatchev: Nous saluons votre mission sur ce grand autel, nous sommes sûrs qu’elle laissera une grande empreinte dans l’histoire. Je connais bien vos adresses au monde, votre réflexion sur ses problèmes. J’ai même remarqué que nous utilisons souvent des expressions similaires. Cela signifie qu’il y a un accord à la source, dans nos pensées. Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais sûr que cette rencontre aurait lieu parce qu’elle est dans l’intérêt de l’humanité. (…)
Jean Paul II: Nous essayons de faire des efforts. (…) Naturellement, le principal problème qui intéresse toute l’humanité est la question de la guerre et de la paix. Nous sommes reconnaissants à Dieu que, ces derniers temps, le danger de guerre ait diminué et que la tension dans les relations entre l’Est et l’Ouest ait baissé. Nous connaissons et apprécions hautement votre travail pour le bien de la paix mondiale et nous souhaitons qu’il se poursuive.
Gorbatchev: Je vous en remercie.
Jean Paul II: Nous avons tous besoin de la paix et de la solidarité entre les nations. Il est particulièrement important de faire progresser les relations entre les grandes puissances sur différents fronts, y compris sur les problèmes des pays en voie de développement. La situation du tiers monde est l’une des questions qui me préoccupent le plus.
"Nous connaissons et apprécions hautement votre travail pour le bien de la paix mondiale et nous souhaitons qu’il se poursuive."
Je voudrais parler des éléments liés au mot perestroïka, qui a profondément touché tous les aspects de la vie du peuple soviétique, et pas seulement lui. Ce processus nous permet de chercher ensemble le moyen d’entrer dans une nouvelle dimension de l’existence commune des peuples, qui refléterait à un plus haut degré les exigences de l’esprit humain, des différentes nations, des droits des individus et des nations. Les efforts que vous déployez ne sont pas seulement d’un grand intérêt pour nous. Nous les partageons.
Naturellement, l’un des droits fondamentaux de l’homme est la liberté de conscience, dont découle la liberté religieuse. Pour des raisons évidentes, cet aspect est du plus grand intérêt pour moi, pour l’Église et pour le Saint-Siège. Après tout, notre mission est religieuse. (…) À ce propos, je dirai que nous attendons avec anxiété et un grand espoir que votre pays accepte une loi pour défendre la liberté de conscience. Nous espérons que l’introduction d’une telle loi élargira les possibilités de vie religieuse pour tous les citoyens soviétiques. Une personne devient croyante par un choix libre; il est impossible d’obliger quelqu’un à croire. En Union soviétique, notamment en Russie, ainsi que dans plusieurs pays voisins, la majorité des croyants sont des chrétiens orthodoxes. Bien sûr, nous espérons que nos frères orthodoxes obtiendront plus de liberté. Par ailleurs, nous nous sommes engagés sur la voie d’un dialogue œcuménique, qui se développe activement avec les Églises orthodoxes, notamment avec l’Église orthodoxe russe. Nous avons beaucoup de choses en commun. (…) Bien sûr, la liberté de conscience doit s’étendre aux baptistes, aux protestants, aux juifs, ainsi qu’aux musulmans.
Gorbatchev: Oui, les musulmans sont un véritable sujet pour nous.
Jean Paul II: (…) L’institutionnalisation de nos liens nous permettra de maintenir le contact sur les questions de droits de l’homme ainsi que sur d’autres problèmes, et nous pourrons échanger nos préoccupations mutuelles. Le Saint-Siège entretient des relations avec plus de 100 nations, dont de nombreux pays musulmans. Comme nous le comprenons, l’établissement de telles relations avec l’Union soviétique serait hautement bénéfique pour les questions qui attendent depuis longtemps une résolution de la part des pouvoirs politiques de votre pays et des pouvoirs locaux des différentes républiques. Si possible, je souhaiterais avoir plus de certitude sur cette question.
Gorbatchev: Je voudrais parler de trois préoccupations: la paix, notre perestroïka et, en relation avec elle, la liberté de conscience et de religion.
Le processus d’Helsinki va plus loin et se renforce. L’Europe doit jouer son rôle historique dans le renouvellement de la paix. Elle possède une vaste expérience historique, des traditions, une culture et un potentiel intellectuel qui nous permettent de parler de la mission historique de l’Europe en faveur de la paix.
Le Vatican peut apporter une grande contribution à la cause commune, à la fois en tant que nation et en tant qu’expression d’un immense mouvement. Je le pense non seulement parce que la signature du Vatican figure sur l’Acte final d’Helsinki, mais aussi parce que je sais ce que vous avez fait récemment pour enrichir ce processus.
"Quant aux problèmes religieux, nous les traitons dans le cadre de notre compréhension générale des valeurs humaines universelles."
Nous avons déjà un accord pour éliminer un type d’armes nucléaires. Il existe une réelle possibilité de réduire de 50 % les armes stratégiques. Je vais en discuter avec le président Bush. Les pourparlers hongrois sont en cours. Même les généraux ont commencé à se réunir entre eux. En un mot, le monde change. (…)
Par le passé, l’Union soviétique était accusée d’exporter la révolution. Aujourd’hui, certaines personnes tentent d’exporter d’autres valeurs. Ce n’est pas la voie que nous devrions suivre. Cela me rappelle les guerres de religion du passé. Nous devons avoir appris quelque chose depuis.
Quant aux problèmes religieux, nous les traitons dans le cadre de notre compréhension générale des valeurs humaines universelles. Dans ce domaine comme dans d’autres, le peuple est la plus haute autorité. Tout dépend du choix du peuple. C’est à la personne de décider quelle philosophie et quelle religion elle veut pratiquer. Je pense que nous avons atteint le point où nous pouvons construire des relations entre les nations et entre les personnes sur la base du respect.
(…) Aujourd’hui, nous sommes confrontés au problème aigu de la survie. Cela inclut la menace des armes nucléaires, les questions d’écologie, les ressources naturelles, l’aspect de l’information, et la révolution scientifique et technique qui, avec le progrès, apporte de nombreuses complications. Tous ces problèmes sont mondiaux, universels. Nous devons les voir, ils ne peuvent être ignorés. Nous devons les comprendre, changer notre façon de penser et, par conséquent, nos politiques. Nous devons passer de la confrontation à la collaboration. La route sera longue et difficile, mais je ne suis pas d’accord avec les pessimistes de notre pays.
"C’est à la personne de décider quelle philosophie et quelle religion elle veut pratiquer."
Jean Paul II: Moi non plus.
Gorbatchev: Notre planète est surchargée de nombreux soucis. Cependant, si nous unissons nos forces, nous avons de grandes possibilités d’avancer dans la bonne direction pour construire un nouveau monde sur la base de valeurs universelles. (…) Dans l’ensemble, il existe de nombreuses questions sur lesquelles nous pourrions travailler ensemble et continuer à échanger régulièrement nos opinions. Chacun à sa manière, nous pourrions apporter nos contributions originales à la résolution des problèmes universels.
Parlons maintenant de la perestroïka. Elle traverse actuellement le point le plus intense d’une période critique. L’aspect le plus difficile est la perestroïka de la pensée. Il est difficile de se débarrasser des vieilles notions. De grandes difficultés surgissent parce que les changements influencent les intérêts vitaux de certaines personnes. Certains essaient de profiter de la confusion dans l’esprit des gens qui est causée par les profonds changements. Nous devons nous en rendre compte.
(…) Au début de la conférence, vous avez dit que vous priez pour la perestroïka et son succès. Je voudrais dire que nous apprécions votre soutien.
"L’aspect le plus difficile est la perestroïka de la pensée. Il est difficile de se débarrasser des vieilles notions."
Nous vivons des changements majeurs dans la sphère spirituelle. Nous aimerions atteindre nos objectifs par des moyens démocratiques. Cependant, nous avons également besoin d’éthique. La démocratie peut apporter le mal comme le bien. Elle est ce qu’elle est. Il est très important pour nous d’établir une société morale avec des vérités humaines universelles et éternelles comme la bonté, la charité et l’entraide. À la lumière des changements qui se produisent, nous pensons qu’il est nécessaire de respecter le monde intérieur de nos citoyens religieux. C’est particulièrement vrai pour notre population orthodoxe, car beaucoup de choses ont été détruites.
La majorité des croyants de notre pays – y compris les orthodoxes, les musulmans et les catholiques – soutiennent la perestroïka. Dans un avenir proche, le Soviet suprême de l’URSS adoptera la loi sur la liberté de conscience. Nous souhaitons que les différentes religions contribuent au renouvellement et à l’humanisation de notre société. Mais compte tenu du caractère spécifique et unique de la situation, il est nécessaire que les questions ne soient pas politisées. Dans notre pays, les croyants sont autorisés à participer au processus politique, maintenant il y a même des députés qui viennent du clergé. Il est important que toutes les questions soient résolues normalement et humainement.
Je comprends vos idées sur la façon de soulager les problèmes des catholiques, nous les comprenons tous. Nous envisageons la future loi comme un moyen de régler tous les problèmes. Après avoir voté la loi, il sera temps de prendre des mesures pratiques qui remettront tout à sa place.
L’histoire a marqué les catholiques orientaux uniates de son empreinte. Il est important que les choses se mettent en place calmement, en premier lieu dans les relations entre les différentes religions. Nous nous félicitons de l’établissement d’une relation avec l’Église orthodoxe russe. Non seulement les croyants mais aussi le pays tout entier ont apprécié le fait que des représentants du Vatican, dirigés par le cardinal Casaroli, aient participé à la célébration du millénaire du baptême de la Russie.
Nous espérons que de votre côté, vous serez incité à empêcher l’escalade des processus en cours et à éliminer les complications existantes. Nous vous demandons également de veiller à ce que la structure de l’Église catholique dans notre pays corresponde aux limites de l’État. Je n’ai pas l’intention de donner ici des conseils et je m’en remettrai à votre expérience et à votre sagesse. (…) Lorsque la loi sera adoptée, nous aurons la possibilité de normaliser la situation de manière légale. Mais je dois dire franchement que de nombreuses questions pratiques, à notre avis, doivent être résolues par des accords entre les chefs religieux eux-mêmes. Cela ne signifie pas que nous nous lavons les mains, pour reprendre une expression célèbre. Je m’exprimerai ainsi : nous accepterons tout accord que vous conclurez avec l’Église orthodoxe. Nous avons besoin que les passions s’apaisent afin de réguler la situation.
(…) J’espère qu’après cette rencontre nos relations prendront un nouvel élan et je suppose qu’à un moment donné dans le futur vous pourriez visiter l’URSS.
(…) Jean Paul II: Très bien.
Gorbatchev: Je tiens à exprimer mon grand plaisir que nous ayons pu avoir une discussion aussi large dans une atmosphère aussi détendue. Nous avons abordé les questions importantes qui nous préoccupent tous, ainsi que des problèmes plus concrets.
Je suis particulièrement préoccupé par la situation au Liban et, en général, au Moyen-Orient; également, dans une certaine mesure, en Inde, en Chine et en Amérique centrale. Dans l’ensemble, il y a de nombreux endroits dans le monde qui connaissent des difficultés. Nous pourrions peut-être agir ensemble sur ce front. Dans ces domaines, l’Église et le pape ne peuvent représenter que l’aspect moral. Il serait bon d’aider ces nations par des moyens politiques à surmonter les situations tragiques dans lesquelles elles se trouvent.
Jean Paul II: Je vous suis reconnaissant d’avoir parlé de vos réflexions sur les questions internationales. Naturellement, nous avons surtout abordé les problèmes européens et, dans une certaine mesure, nord-américains. Mais il y a d’autres parties du monde où la situation est préoccupante.
Gorbatchev: C’est une image très appropriée.
31/08/2022
Mikhail Gorbatchev, «libérateur» de la religion en URSS
Mikhaïl Gorbatchev, décédé le 30 août 2022, a contribué au rétablissement de la liberté de culte en Russie.
Je vous remercie pour votre discussion sur la perestroïka. Nous l’observons de l’extérieur. Vous, Monsieur le Président, vous la portez en vous, dans votre cœur et dans vos actes. Je pense que nous avons bien compris que la force de la perestroïka réside dans son âme. Vous avez raison quand vous dites que les changements ne doivent pas être trop rapides. Nous sommes également d’accord pour dire que ce ne sont pas seulement les structures qui doivent être changées, mais aussi la pensée.
Il serait faux de prétendre que les changements en Europe et dans le monde doivent suivre le modèle occidental. Cela va à l’encontre de mes convictions profondes. L’Europe, en tant que participant à l’histoire du monde, devrait respirer avec deux poumons.
Jean Paul II: J’y ai pensé relativement tôt, déjà en 1980, lorsque j’ai déclaré que les patrons de l’Europe seraient, outre saint Benoît pour la tradition latine, Cyrille et Méthode représentant les traditions orientales byzantine, grecque, slave et russe. Tel est mon credo européen.
Je vous suis profondément reconnaissant pour cette invitation. Je serais heureux d’avoir l’occasion de visiter l’Union soviétique, la Russie, de rencontrer des catholiques et pas seulement eux, de visiter des lieux saints qui sont pour nous, chrétiens, une source d’inspiration. J’en mesure bien le poids et l’importance.
"J’espère que le temps viendra pour ma visite. Après tout, je connais mal l’Europe de l’Est. Je suis un Slave occidental."
Enfin, je vous remercie beaucoup de votre confirmation concernant l’échange de représentants entre les dirigeants soviétiques et le Saint-Siège. J’espère que cela contribuera à la résolution des problèmes liés aux affaires religieuses. Nous devrions le faire calmement, voire très calmement, en ne permettant en aucun cas que ces questions soient politisées.
En conclusion, je vous remercie encore une fois de votre invitation. J’espère que le temps viendra pour ma visite. Après tout, je connais mal l’Europe de l’Est. Je suis un Slave occidental. Je ne connaissais pas les villes qui se trouvaient en Pologne avant la guerre et qui sont maintenant en Union soviétique. Ce sont Lvov et Vilnius. Mais surtout, je veux rencontrer et ressentir ce que j’appelle «le génie de l’Est».
Gorbatchev: Je vous remercie pour l’atmosphère et le contenu de la conversation d’aujourd’hui. Je compte sur la poursuite de ce dialogue. (cath.ch/imedia/cv/bl)