Des coopérants fribourgeois dans la tourmente péruvienne (210689)
Fribourg, 21juin(APIC) Depuis le début de l’année, l’atmosphère est devenue pesante à Ayaviri, malgré la beauté majestueuse de ce site andin. La
peur et la méfiance se sont installées sournoisement dans les communautés
paysannes de cette région du Sud-Andin péruvien depuis le retour de la guérilla. Dans la soirée du 21 mai dernier, une colonne du "Sentier Lumineux",
un groupe terroriste d’obédience maoïste, a détruit à la dynamite l’Institut d’Education Rurale (IER) dont la ferme est dirigée depuis août dernier
par le coopérant fribourgeois Jean-Marie Aebischer.
Depuis 18 mois au Pérou au service de la prélature apostolique d’Ayaviri, Jean-Marie Aebischer et sa femme Monique, volontaires du mouvement
Frères sans Frontières, partagent la vie des communautés indiennes quechuas. De retour pour les vacances, ils attendent que la situation se clarifie pour décider de la date de leur retour à Ayaviri, une ville de quelque 20’000 habitants située à 4’000 m d’altitude. La prélature d’Ayaviri,
au service de laquelle travaillent les deux coopérants fribourgeois, est
dirigée par Mgr François d’Alteroche, un prélat d’origine française très
engagé en faveur des paysans qui luttent pour leur survie. Elle compte
300’000 habitants pour une surface presque équivalente à la Suisse.
Folie destructrice
Diplômée de l’Ecole Normale Ménagère, Monique Aebischer s’occupe de la
promotion de la femme quechua. C’est que la situation féminine dans les Andes est guère enviable : sans formation, la femme indienne - comme l’homme
d’ailleurs - ignore ses droits et travaille de l’aube au crépuscule, quand
elle n’est pas battue par un mari alcoolique... Maître agriculteur diplômé
de Grangeneuve, Jean-Marie s’occupe de la ferme "Waqrani" ("les cornes" en
langue quechua) de l’IER, un Institut mis sur pied par l’Eglise d’Ayaviri
il y a 25 ans. Le coopérant fribourgeois gère près de 1’000 hectares de
terres : cultures de pomme de terre, de quinua, de canihua, d’orge et
d’avoine; il y a surtout un troupeau de 600 moutons, le "fleuron" de l’IER,
une septantaine d’alpagas et une trentaine de vaches. Aujourd’hui, après
l’attaque du "Sentier Lumineux", tout cela est remis en question : les terroristes ont dynamité puis incendié les bâtiments, le tracteur et la camionnette, malgré les supplications des paysans forcés d’assister au "spectacle".
"Nous étions relativement tranquilles à Ayaviri l’année dernière, commente Jean-Marie Aebischer, mais le Sentier Lumineux est rentré en force au
début de l’année en compagnie d’un autre mouvement de guérilla marxiste, le
MRTA-Tupac Amaru, et maintenant il faut apprendre à se taire, car on ne
sait pas qui appartient au Sentier Lumineux, cela peut-être le voisin". Les
terroristes agissent la plupart du temps masqués avec une cagoule, ils ne
portent pas d’uniforme. Bien qu’ils prétendent "libérer le peuple opprimé",
ils s’attaquent en particulier aux organisations populaires et s’acharnent
à les détruire quand ils ne peuvent les contrôler. La torture et l’exécution en public des responsables locaux accusés de collaborer avec le pouvoir font partie de leurs méthodes préférées.
De son côté, l’armée non plus ne fait pas de quartiers : elle estime que
si elle tue vingt paysans dans un village, elle a la chance d’avoir au
moins un "sendériste", affirme le coopérant fribourgeois, c’est pourquoi
les paysans ont tout autant peur des forces de l’ordre que du "Sentier".
Sans compter que l’APRA, le parti au pouvoir, a mis sur pied ses propres
"escadrons de la mort", comme le "Commando Rodrigo Franco", qui semble
bénéficier de complicités au Ministère de l’Intérieur. Ce groupe s’attaque
aux personnalités de gauche qui dénoncent la corruption et la passivité du
gouvernement face à la montée de la violence.
Pour Jean-Marie Aebischer, le seul espoir - dans un pays qui compte près
de 20’000 morts depuis le déclanchement de la lutte armée il y a neuf ans
et dont l’économie est ruinée avec plus de 4’000 % d’inflation depuis le
début de l’année - réside dans l’organisation des communautés paysannes et
dans leur capacité de résistance. Grâce à leur détermination, les paysans
indiens de la région de Puno ont pu récupérer pour leurs communautés près
de 500’000 hectares de terres agricoles ces dix dernières années. L’"alternative" du Sentier Lumineux, c’est installer un régime style Pol Pot, et
cela, les paysans andins n’en veulent pas. (apic/be)