Lors de sa première prise de parole à Ajaccio, le 15 décembre 2024, le pape François a mis en avant la richesse de la «piété populaire» en Corse et a enjoint les hommes politiques et religieux à «rester toujours proches des peuples». Le pontife argentin a aussi plaidé pour une «citoyenneté constructive des chrétiens» et une laïcité «dynamique».
Arrivé peu avant 9h sur le tarmac de l’aéroport d’Ajaccio, le pape François a pu mesurer l’engouement suscité par sa venue en Corse en déambulant en papamobile sur les routes menant au cœur d’Ajaccio. Bénissant les bébés qui lui étaient présentés, le pape a aussi pris le temps de saluer la plus ancienne habitante de la ville, une dame âgée de 108 ans, patientant dans son fauteuil roulant sur un trottoir bondé.
Pouvant saisir la ferveur catholique sur l’île de Beauté, le pape s’est arrêté devant des pompiers en tenue portant une Madone en procession. Il a aussi écouté les chants traditionnels proposés par des membres d’une confrérie d’Ajaccio, ou bien des chorales improvisées d’enfants. Pour sa première étape dans la ville, il s’est rendu au baptistère Saint-Jean, un des plus anciens lieux chrétiens de Corse.
«Vous ne pouvez pas imaginer depuis quelques semaines l’effervescence que nous vivons grâce à l’annonce de votre présence parmi nous», a confié le cardinal François Bustillo, accueillant le pape dans le Palais des congrès d’Ajaccio.
«Rester toujours proches des peuples»
Alors que le pontife était attendu à Paris la semaine passée pour la réouverture de Notre-Dame, c’est depuis la Corse, à la périphérie de l’Hexagone, qu’il a délivré un vif plaidoyer pour une «saine laïcité» et pour une plus grande proximité des responsables politiques et religieux avec le peuple.
«J’exhorte les pasteurs et les fidèles, les hommes politiques et ceux qui exercent des responsabilités publiques à rester toujours proches des peuples, en écoutant les besoins, en comprenant les souffrances, en interprétant les espoirs, parce que toute autorité ne grandit que dans la proximité», a-t-il déclaré pour conclure le colloque sur la piété populaire organisé ce weekend à Ajaccio.
Dans son discours prononcé en italien, le pape a défendu un «concept de laïcité qui ne soit pas statique et figé, mais évolutif et dynamique». «La foi ne reste pas un fait privé qui s’épuise dans le sanctuaire de la conscience», a-t-il insisté. Il a ajouté que cette forme de privatisation de la foi pouvait tendre vers l’hérésie. La foi implique un «engagement» du chrétien et un «témoignage» pour «la croissance humaine, le progrès social et la protection de toute la création, sous le signe de la charité».
«Enrichir la politique par les apports de la croyance»
S’appuyant sur la pensée de son prédécesseur, Benoît XVI, il a mis en avant une «saine laïcité», c’est-à-dire, la possibilité de «libérer la croyance du poids de la politique et d’enrichir la politique par les apports de la croyance, en maintenant la nécessaire distance, la claire distinction et l’indispensable collaboration entre les deux».
Par le passé, le premier pape sud-américain de l’histoire a pu faire preuve de scepticisme par rapport au modèle français de laïcité, qu’il considère comme ouvrant la voie à une forme d’intolérance. «Je crois que dans certains pays comme en France, cette laïcité a une coloration héritée des Lumières beaucoup trop forte, qui construit un imaginaire collectif dans lequel les religions sont vues comme une sous-culture», regrettait-il par exemple dans son livre d’entretien avec Dominique Wolton, Politique et Société, paru en 2017.
Au contraire de cette vision jugée fermée, le pape a salué «l’entrelacement sans confusions» entre les mondes religieux et laïques qui s’opère en Corse, région où la piété populaire est «très profondément enracinée». Pour le pape, la Corse est «un exemple vertueux en Europe», continent où «la question de Dieu semble s’estomper».
En Corse, 90% des 350’000 habitants se disent catholiques. Les manifestations religieuses sont très répandues et l’engagement des baptisés dans des confréries se développe fortement ces dernières années.
«La piété populaire révèle la présence de Dieu»
S’appuyant sur le modèle corse, le pape a semblé proposer la piété populaire comme une réponse à la crise spirituelle. Cette religiosité permet de toucher des «personnes qui sont au seuil de la foi qui ne pratiquent pas assidûment mais qui y retrouvent l’expérience de leurs propres racines et affections, ainsi que des idéaux et des valeurs qu’elles considèrent utiles pour leur vie et pour la société».
En exprimant la foi avec des gestes simples, «la piété populaire révèle la présence de Dieu dans la chair vivante de l’histoire, renforce la relation avec l’Église et devient souvent une occasion de rencontre, d’échange culturel et de fête», a ajouté le pape François.
Au fil de son discours, le pontife a aussi pointé du doigt les risques de dérives en matière de piété populaire, évoquant des manifestations qui se limitent «à des aspects extérieurs ou folkloriques». Il a critiqué une piété qui serait «instrumentalisée par des groupes pour renforcer leur identité de manière polémique».
Longuement applaudi par l’assemblée réunie au Palais des Congrès, le pape s’est dirigé vers la cathédrale d’Ajaccio pour une rencontre avec le clergé. (cath.ch/imedia/hl/rz)