Le Vaudois Denis Knobel, ambassadeur de Suisse au Vatican depuis le 13 décembre 2018, était récemment à Pratteln (BL) dans le cadre d'une exposition sur la Garde suisse. Chrétien réformé, il a fait part à kath.ch de sa fascination pour l'univers du Vatican.
Boris Burkhardt / Traduction et adaptation Maurice Page
Vous êtes l'ambassadeur de Suisse près le Saint Siège, mais vous résidez à Ljubljana, capitale de la Slovénie. Comment cela se fait-il?
Il y a des raisons historiques à cela. La représentation de l'ambassade au Vatican est une accréditation secondaire. Mon activité principale est donc celle d'ambassadeur de Suisse en Slovénie. C'est une pratique courante en diplomatie, surtout dans les petits pays. J'occupe les deux postes depuis l'été 2018 et j'essaie de me rendre au Vatican au moins une fois par mois.
On s'attendrait plutôt à ce que l'ambassadeur en Italie représente la Suisse au Vatican. Les postes en Slovénie et auprès de la Cité du Vatican sont-ils liées d'office?
En règle générale, le Vatican n'accepte pas les ambassadeurs qui représentent en même temps leur pays en Italie. Le lien avec la Slovénie n'est pas fixe. C'était un choix personnel, car j'ai postulé pour le second poste d'ambassadeur au Vatican. (Son prédécesseur Pierre-Yves Fux occupait déjà ces deux postes NDLR)
Pourquoi? Qu'est-ce qui a vous séduit en tant que réformé au Vatican?
Le Vatican et la ville de Rome sont des lieux extraordinaires pour un diplomate. J'avais déjà travaillé comme diplomate dans la capitale italienne, mais j'étais particulièrement attiré par la culture extraordinaire du Vatican et ses contacts. Pour moi, en tant que chrétien, ce n'est pas seulement une tâche politique, mais aussi une voie spirituelle. C'est une mission diplomatique comme dans d'autres pays, mais avec un plus (rires).
Pensez vous qu'un athée ne pourrait pas être ambassadeur au Vatican?
Je ne le recommanderais guère. Il faudrait au moins s'y habituer, puisqu'on s'attend à ce que les ambassadeurs participent à des activités religieuses, comme la messe de Pâques.
Quelles sont vos fonctions au Vatican?
Je représente le Conseil fédéral. Indépendamment de ma motivation personnelle, je suis responsable des affaires politiques et étatiques de la Suisse: Je n'ai pas le droit d'intervenir dans les affaires suisses ou ecclésiales générales. C'est différent pour mon homologue, le nonce apostolique Thomas E. Gullickson. En tant que représentant du Vatican en Suisse, il est en même temps l'interlocuteur de la Conférence des évêques suisses et du Conseil fédéral.
Je représente les intérêts de la Suisse et encourage les relations bilatérales. J'aide les Suisses au Vatican lorsqu'ils en ont besoin pour quelque raison que ce soit. Avec 20% des résidents, les Suisses représentent le plus grand groupe d'étrangers au Vatican. Je suis également responsable des objectifs communs de politique étrangère de nos deux Etats, par exemple en matière de droit international humanitaire.
Pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets?
J'établis des liens entre des personnes et des institutions, par exemple récemment pour Action de Carême, qui souhaitait organiser au Vatican une manifestation d'information sur le synode sur l'Amazonie. J'accompagne très souvent des délégations lors de visites au Vatican. Comme c'étais le cas pour la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter lors de la canonisation, le 13 octobre dernier, de la Fribourgeoise Marguerite Bays. L'intérêt pour le Vatican en Suisse est supérieur à la moyenne; il y a eu beaucoup de demandes notamment pendant le récent Synode sur l'Amazonie.
Qui sont vos contacts au Vatican?
Mon interlocutrice est la Curie en tant qu'administration et "gouvernement" du Saint-Siège, en particulier la Secrétairerie d'Etat, et le Secrétariat pour les relations avec les Etats, c'est-à-dire le "Ministère des affaires étrangères". De bonnes relations personnelles avec le Service du protocole sont importantes, car il existe au Vatican des règles spéciales concernant l'habillement et le comportement. Je m'entretiens également avec de hauts représentants suisses au Vatican, par exemple avec le cardinal Kurt Koch, avec qui j'échange des vues sur l'œcuménisme, avec des institutions de formation comme l'Université Grégorienne sur un projet architectural avec Mario Botta ou avec l'Athénée pontifical saint Anselme, qui a récemment consacré une journée à feue Silja Walter, religieuse et poétesse suisse. A cela s'ajoutent le clergé, les chercheurs et les médias en Suisse, ainsi que des ambassadeurs d'autres pays auprès du Saint-Siège.
Combien de fois avez-vous rencontré personnellement le pape François?
En fait, j'ai parlé au pape François une fois lors de la cérémonie de remise de mes lettres de créance au début de ma mission diplomatique. Je l'ai également rencontré en personne quelques fois de plus, notamment lorsque j'ai accompagné des conseillers fédéraux à une audience. L'accès au pape n'est pas si facile, mais j'ai suffisamment d'autres tâches à accomplir au Vatican.
A titre de comparaison: A quelle fréquence rencontrez-vous le président slovène Borut Pahor?
(Rires) Beaucoup plus souvent. Son accès est plus facile et le protocole est moins strict.
Avez-vous aussi des contacts avec la Garde suisse?
Oui, très souvent. Dans ma fonction consulaire, je suis également responsable des gardes. La date la plus importante est bien sûr la prestation de serment des nouvelles recrues le 6 mai, en mémoire du "Sac de Rome" de 1527 par les lansquenets de Charles Quint, au cours duquel 147 des 189 gardes suisses sont morts pour défendre le pape. Plusieurs délégations suisses des milieux politiques et militaires, et bien sûr les membres des familles participent à la cérémonie d'assermentation. J'ai un contact personnel très agréable avec le commandant Christoph Graf et les officiers. Il y a toujours la possibilité d'échanger des points de vue avec des gardes individuels. Je suis content lorsque je peux à nouveau parler le suisse allemand (rires). Pour les gardes, il est important de savoir que la Suisse s'intéresse à eux.
Quelle est l'importance de la Garde suisse pour la Confédération?
Pendant cinq siècles, la Garde a été une base solide pour nos relations avec le Saint-Siège. Il y a aussi l'image de la Suisse: des millions de touristes du monde entier font chaque année des selfies avec les gardes suisses. Les gardes incarnent les valeurs que la Suisse veut défendre dans le monde: fiables, disciplinés, loyaux, disponibles et serviables.
Et que pensent les Suisses de la Garde suisse?
Jusqu'à présent, les connotations en Suisse ont toujours été positives. La Garde Suisse est souvent admirée comme exotique, d'une autre époque. Les gardes jurent encore de sacrifier leur vie pour le pape. C'est remarquable aujourd'hui.
Personne n'évoque la tradition pacifique de la Suisse ou ne déplore le fait que des démocrates jurent allégeance à un monarque de facto?
Non, je rencontre des critiques sur l'Eglise en tant qu'institution, mais pas sur la Garde suisse.
En tan que réformé, comment vous sentez-vous dans ce monde d'hommes en soutanes et dans le faste de l'Eglise romaine?
J'ai une approche professionnelle de mon travail de diplomate. Je dois connaître la culture du pays dans lequel je travaille et respecter les règles locales. Personnellement, je suis assez fasciné par la culture du Vatican. Je suis étonné et j'ai le plus grand respect pour elle. Du point de vue diplomatique, le Vatican est un grand défi. Les règles du protocole sont très strictes et conservatrices; j'ai même dû acheter un frac pour la première fois de ma carrière. On ne peut pas vouloir changer des choses qui sont fixées depuis 2000 ans. Mais en même temps, j'essaie de garder une distance critique.
Votre famille vous a-t-elle accompagné au Vatican?
Ma femme, qui vit avec moi à Ljubljana, m'accompagne toujours. Mes enfants sont adultes. Mais ils étaient également présents à la cérémonie inaugurale en 2018. Tous les trois sont catholiques, soit dit en passant (rires). (cath.ch/kath.ch/bb/mp)