Delémont: rencontre avec le chanoine Boillat de Porrentruy (170990)
Delémont, 17septembre(APIC) "Un chrétien qui veut être de son temps doit
être un homme ouvert. Il doit s’ouvrir à la personne humaine, quels que
soient la couleur de sa peau, sa culture, son état social, sa religion".
Cette pensée est celle du chanoine Fernand Boillat de Porrentruy. Ses soixante ans de sacerdoce l’autorisent à placer le Christ au centre de la personne humaine, du cosmos et de l’histoire en rédempteur. Ils ont enrichi
toute sa vie de philosophe et de théologien, son enseignement au Collège
Saint-Charles ainsi que l’aumônerie de l’Action catholique de Suisse romande. Deux mandats que le chanoine Boillat a assumés conjointement, pendant
quarante ans.
Le Service d’Information Catholique (SIC) de Delémont a rencontré le
chanoine pour ouvrir avec lui deux des nombreux volets de son activité.
L’un a trait à sa place de philosophe et son engagement dans la question
jurassienne, l’autre concerne ses idées sur la pastorale de l’Eglise qui
est au Jura.
SIC: - Monsieur le chanoine, pourquoi vous êtes-vous engagé dans la
question jurassienne ?
F.B.: - Je me suis engagé dans la question jurassienne à cause de l’article 88 de la Constitution bernoise qui interdisait aux religieux d’enseigner dans le canton. je trouvais cela absolument intolérable. Et puis,
j’avais à défendre notre langue française et nos traditions culturelles latines.
A l’époque de la Constituante, mon attention s’est portée sur la liberté
de la personne humaine et sur les problèmes de conscience. Cela m’a amené
souvent à commenter le droit à la lumière de ma foi chrétienne. Je considère que la politique doit mettre à sa base le respect sans condition de la
personne humaine quelles que soient ses opinions personnelles.
SIC: - Quelles sont vos opinions sur l’Etat jurassien de maintenant et
sur la réunification ?
F.B.: - Depuis la création du canton du Jura, je ne suis plus entré ni
dans le combat politique intérieur ni dans celui de la réunification. Je
trouve toutefois que le Jura s’en est bien sorti compte tenu des difficultés économiques auxquelles il a été confronté. C’est difficile pour un Etat
neuf de rattraper ce qui aurait dû être construit à partir de 1815. Quant à
la réunification, je comprends le désir de rétablir le territoire des six
districts. Je suis pour que tout se fasse à travers le dialogue. Je ne supporte pas les méthodes agressives.
A mon avis, on aurait dû engager tout de suite la recherche de l’unification. Mais on aurait été mieux inspiré, vis-à-vis de la Suisse de la féliciter et de la remercier, elle, ainsi que l’ensemble des cantons, d’avoir
accepté la création du canton du Jura. Parce que cette création, c’est un
exemple d’histoire inoubliable et exceptionnel.
SIC: - Sur le plan religieux, quelles sont vos constatations ?
F.B.: - Sur un plan européen d’abord, je constate que l’Eglise est en
crise. Le Concile Vativcan II a marqué une coupure dans la hiérarchie du
sacerdoce. Tous les baptisés sont déssormais appelés au sacerdoce royal. Or
l’exercice de ce ministère doit se faire avant tout dans la famille qui,
selon Jean-Paul II, est une petite Eglise. Le problème majeur est bien que
la foi ne joue plus aucun rôle dans les familles. Elle n’est plus le pilier
de l’éducation des enfants. La catéchèse, par ce fait, devient sinon impossible, du moins extrêmement difficile.
SIC: - Voyez-vous des remèdes à cela ?
F.B.: - Oui, il faut réapprendre à prier aux jeunes couples. La conversion de l’être est capitale. Et la foi est avant tout un vécu. Il en va de
même de l’enseignement qui ne sert à rien s’il n’est pas précédé d’une expérience sensorielle. L’enfant est essentiellement un imitateur. Il faut
qu’il ait vu ses parents prier pour en intérioriser l’image. Et cela même
avant de lui parler de Dieu. Ceci est le fruit non seulement de ma carrière
d’enseignant mais de celle d’aumônier de l’Action catholique. Pendant plus
de trente ans, je me suis occupé de la préparation au mariage, des familles. La famille comme l’Eglise est en crise, il faut l’habituer à enlever
tout ce qui est superficiel dans l’amour pour aller à la découverte de la
personne. La pastorale de la famille qui se prépare maintenant doit prendre
cela en compte.
SIC: - Quelles sont présentement vos grandes interrogations ?
F.B.: - Je m’interroge encore sur le sens de l’humanisation de
l’être
humain. Tout en aimant son pays, on ne doit pas faire de cet attachement le
dernier mot de sa décision. Avant d’être Jurassien, je suis un être humain.
A ce titre, je dois m’ouvrir à la personne humaine dont le centre est le
Christ. La première aventure du chrétien c’est d’être ouvert à tous les autres chrétiens. C’est le problème de l’oecuménisme qui n’a de sens que dans
le dépassement de notre personne vers celle de Jésus-Christ, elle-même inséparable de celle du Christ et de l’Esprit-Saint. Cette vision trinitaire
de la marche de l’être humain doit être comprise dans la liberté de la décision personnelle. Car, jamais un homme ne doit être contraint à croire
telle ou telle option de foi.
Propos recueillis par Michèle Fringeli. (apic/sic/gar)