Les élections du 10 mars ont été une "grosse farce"
A cause des fraudes, la guerre civile risque de reprendre de plus belle
Bruxelles, 19mars(APIC) "Les jours précédant les élections législatives
du 10 mars et le jour même du scrutin, tout s’est passé normalement au Salvador. Mais lors du dépouillement et de la répartition des sièges, il y a
eu beaucoup de tricherie, surtout aux dépens de l’opposition de gauche. En
fait, c’est maintenant que se négocie la répartition des sièges au Salvador". Tel est l’avis unanime exprimé le 16 mars à Bruxelles lors d’une conférence de presse par les neuf membres de la délégation flamande qui, à
l’initiative de la Commission catholique Justice et Paix, a été envoyée en
mission d’observation lors des récentes élections législatives et municipales au Salvador.
Selon les observateurs, de graves lacunes ont été constatées dans les
registres électoraux du pays où la participation au scrutin n’est pas obligatoire. Ainsi quelque 400’000 Salvadoriens (soit près d’un électeur potentiel sur cinq) n’avaient pas reçu leur convocation électorale. En outre,
on a utilisé des listes électorales incomplètes et des réfugiés rentrant au
pays (notamment ceux de Segundo Montes) ont vu leurs convocations déclarées
invalides. Le taux de participation au scrutin a d’ailleurs été très bas,
atteignant à peine 50%.
Des membres de la délégation flamande ont de plus observé, principalement dans l’est du Salvador, que des électeurs étaient victimes de manoeuvres d’intimidation de la part des "comités d’accueil" mis sur pied par le
parti de droite au pouvoir, l’ARENA.
Lenteur inexplicable
Aucun des membres de la délégation ne s’explique le retard énorme intervenu dans le décompte des voix et l’attribution des sièges. Le 14 mars,
quatre jours après les élections, il n’y avait encore aucun résultat disponible. Or, constate-t-on, les bulletins de vote étaient particulièrement
simples, et il n’y avait pas plus de 400 électeurs par bureau. Les pronostics qui étaient favorables à l’opposition de gauche de la Convergence Démocratique (sur la base des premières estimations, confirmées par l’ambassade américaine de San Salvador, qui prévoyait 8 à 10 sièges sur 84 en faveur de cette liste) n’ont fait que se renverser au profit de l’ancien parti PCN des militaires et des gros propriétaires terriens, qui disposait
avec le parti ARENA d’une majorité absolue. Aussi les démocrates chrétiens
et l’opposition de gauche ont-ils exigé que le dépouillement soit répété
sous contrôle international.
Quel sera l’effet de ces élections sur les négociations déjà difficiles
entre le gouvernement et l’opposition armée au Salvador? se demande la délégation. "L’opposition et la Convergence Démocratique attendaient beaucoup
de ces élections, parce qu’elles y voyaient un moyen de renforcer leur position dans les négociations et d’obtenir du gouvernement comme de la guérilla le retour à la table de dialogue". On ne gagne pas une guerre civile
par des élections, fait-on remarquer. "Mais l’opposition espérait que les
élections frayeraient la voie à la démilitarisation prioritaire du pays, à
une réforme fondamentale du système judiciaire et du système électoral, à
des réformes urgentes dans le domaine social et économique, enfin à l’élaboration d’une nouvelle Constitution". A présents, les observateurs craignent que toutes ces attentes soient déçues et qu’il ne soit plus question
de négociation. "Dans ce cas, la guerre civile risque de reprendre de plus
belle".
Pas de démocratie sans respect de la sécurité et des droits de l’homme
Pour le Père Johan Vanhoutte, qui s’en réfère au entretiens avec des représentants de la Commission pour les droits de l’homme au Salvador, "ce
pays vit dans la peur et l’effroi. La seule chose dont on soit sûr, c’est
que tout le monde peut être assassiné à tout moment". Les derniers rapports
publiés à ce sujet montrent qu’il n’y a pas eu d’amélioration de la situation en 1990 ni en janvier-février 1991. "Chaque jour, il y a encore des
gens qui disparaissent, sont torturés et exterminés. Le plus grave est que
personne n’est jamais poursuivi pour ces crimes parce qu l’armée, en fait,
se met au-dessus des lois et ne peut donc être mise en cause par personne".
Des élections qui se déroulent dans un tel contexte de violation des droits
de l’homme ne peuvent être que nulles et non avenues, ajoute le Père Vanhoutte, qui s’est en outre particulièrement intéressé aux suites données à
l’asassinat des six jésuites de l’Université Centro-américaine (UCA) en novembre 1989. Selon lui, "c’est seulement lorsque la sécurité et le droit
seront rétablis qu’on pourra organiser des élections démocratiques dignes
de ce nom".
Les observateurs flamands présents au Salvador n’hésitent pas en conclusion à qualifier les récentes élections de "grosse farce". Pour eux, "on a
en tout cas laissé passer la chance de faire progresser les négociations en
vue de la paix. Il ne peut y avoir de démocratie sans droits de l’homme".
Ils déplorent d’autant plus ce qui s’est passé que, cette fois, les élections n’avaient pas été boycottées par la gauche, que les formations de
gauche y avaient même participé formellement. "C’était donc une chance unique de déposer les armes et d’impliquer l’opposition dans la construction
d’un nouvel avenir politique au Salvador. Mais la fraude électorale est
tellement évidente que tout est à nouveau par terre". (apic/cip/pr)