De Léon XIII en 1903 à Jean Paul II en 2005, les fins de vie des papes régnants ont toujours suscité une grande émotion et une couverture médiatique intense. Retour sur des épisodes historiques parfois méconnus et étonnants, relatés dans le livre du médecin et journaliste argentin Nelson Castro, La santé des papes (éditions Payot, 2023).
Cyprien Viet, I.MEDIA
Léon XIII: la longévité hors du commun de «l’auguste malade»
Élu en 1878 à l’âge déjà vénérable pour l’époque de 69 ans, Vincenzo Gioacchino Pecci est pressenti pour être un pape de transition. Léon XIII vivra en réalité encore 25 ans, ne s’éteignant qu’en 1903 à l’âge de 93 ans, un fait tout à fait exceptionnel pour l’époque. À titre d’indication, l’espérance de vie au début du XXe siècle ne dépassait pas 43 ans en Italie et 45 ans en France.
Dans les années 1890, des rumeurs de maladie voire de décès circulent à de nombreuses reprises, et poussent le Vatican à des innovations alors spectaculaires sur le plan de la communication. En 1896, afin de contrer les rumeurs de maladie, Léon XIII fut ainsi le premier pape filmé. Ce film montre le pape d’alors 86 ans plutôt alerte et amusé par ces nouveaux outils.
Ses derniers jours, en juillet 1903, donnent lieu à une communication régulière dans L’Osservatore Romano. Le 5 juillet, le journal du Saint-Siège indique qu le pape soufre d’une «hépatisation pulmonaire sénile», (consistant en un faible taux d’oxygène dans le sang à cause de la dilatation des petites artères des poumons NDLR) tout en précisant que «compte tenu de l’âge de l’auguste malade, la situation est grave sans, pour le moment, être alarmante».
Avec plus d’emphase, trois jours plus tard, L’Osservatore Romano prépare les esprits à la perspective d’une mort du pape. «Dans un coin du Vatican se bat contre l’âpreté de la maladie le 256e successeur de saint Pierre, et de cette lutte nous souhaitons tous connaître les circonstances, non pas par curiosité mais par révérence pour l’angoisse du géant qui lutte contre le danger de l’ultime destination terrestre réservée à l’homme.»
C’est finalement le 20 juillet 1903 que s’éteint le pape régnant le plus âgé de l’époque contemporaine. Seul Benoît XVI dépassera le seuil des 93 ans, mais après son retrait.
Pie X: «première victime» de la Grande Guerre
«Le Saint-Père, qui n’était pas un patient facile, traitait ses médecins de tyrans et les accusait de vouloir lui faire perdre son temps. Il désobéissait donc souvent à leurs ordres de repos et passait son temps à travailler ou aménageait ses horaires pour organiser des réunions», raconte Nelson Castro au sujet du pape Pie X, élu, à son corps défendant, en 1903.
En 1913, le pape est affecté par une bronchite donnant lieu à des rapports médicaux d’une précision clinique presque choquante au regard des critères actuels de respect de la vie privée et de l’intimité. «Sa Sainteté est restée debout une heure sans montrer de signe d’épuisement. Elle a eu une légère douleur abdominale, pour cause de flatulences. Expectorations grisâtres. Respiration: 22 [par minute]. Pouls: 88. Température 36,6. Urine claire et abondante», est-il ainsi indiqué dans le bulletin du 21 avril. Le pape surmontera cet épisode pénible.
Beaucoup plus dramatiquement, à l’été 1914, le déclenchement de la Première Guerre mondiale suscite en Pie X un stress intense et un effondrement psychologique qui allaient rapidement l’emporter. «Je sens que cette guerre sera ma mort», confie-t-il avec tristesse à son entourage. Affecté par une nouvelle bronchite, il s’éteint à 79 ans le 20 août, jour du premier engagement militaire massif de ce conflit mondial: la bataille de Morhange, en Lorraine.
Le docteur Ettore Marchiafava, membre de l’équipe médicale entourant le pape, confie deux jours plus tard, dans un entretien au Corriere della Sera, que le décès du pape est lié à son état dépressif dû au choc de la guerre: «Je tiens à dire que le pape a beaucoup souffert ces dernières semaines à cause de la guerre qui ensanglante l’Europe (…). Son organisme aurait certainement mieux résisté si les circonstances ne lui avaient pas porté un tel coup au moral. Alors qu’il se trouvait dans cet état d’esprit, la maladie a frappé vite et fort, comme un éclair», révèle le médecin.
«Pie X fut un pape qui pleura pour la Grande Guerre, dont il fut retenu comme la première victime», écrira le pape François en 2024 dans la préface d’un livre consacré à ce pape qu’il apprécie particulièrement.
Benoît XV: le décès précoce d’un pape oublié
Autant l’âge avancé de Léon XIII avait laissé faussement présager d’un pontificat court, autant la relative jeunesse de Benoît XV a laissé faussement présager d’un pontificat long. Élu en 1914 à 59 ans et doté d’une robuste expérience diplomatique, Giacomo della Chiesa semble l’homme de la situation pour faire face au séisme géopolitique de la Première Guerre mondiale. Mais ses tentatives de médiation seront rejetées par toutes les parties, et le Saint-Siège se trouve totalement marginalisé lors des grandes négociations qui suivront le conflit, notamment le Traité de Versailles.
La fin de vie de Benoît XV est assez surprenante. Selon un témoignage repris dans le livre de Nelson Castro, le pontife aurait pris froid dans la nuit du 27 novembre 1921, en trouvant porte close alors qu’il se rendait à la basilique Saint-Pierre à 5 heures du matin. «Attendant de pied ferme, malgré le mauvais temps, qu’on lui ouvre la porte, il aurait attrapé un gros rhume dont il se serait difficilement remis», est-il indiqué.
«Malgré la toux persistante qu’il hérita de ce rhume – l’obligeant régulièrement à interrompre ses conversations –, le pape poursuivit son office pastoral jusqu’à ce que sa santé se mette à décliner sérieusement dès les premiers jours de 1922, au point de tomber, le 22 janvier, à 5 heures, dans un coma profond dont il ne se remettrait jamais, puisqu’il mourut une heure plus tard», indique Nelson Castro dans son livre. Le pape de la Première Guerre mondiale s’est donc éteint, assez brusquement, à seulement 67 ans. Il demeure certainement l’un des papes les moins connus de l’histoire, même si, en 2005, le nom du pape Benoît XVI à conduit à redécouvrir ce lointain prédécesseur.
Pie XI: une suspicion d’assassinat
Achille Ratti, élu en 1922, connut un pontificat marqué par le rétablissement de la souveraineté de l’État de la Cité du Vatican avec les Accords du Latran de 1929, mais aussi par la montée des totalitarismes, en Italie même, avec la montée en puissance du fascisme. D’une façon qui peut sembler paradoxale, Mussolini fut à la fois un partenaire, dans le contexte des accords de 1929, et un ennemi, dans la mesure où le fascisme a fini par prendre une dimension de religion alternative et à imprégner toutes les dimensions de la vie sociale.
C’est dans ce contexte très particulier que s’inscrit le décès de Pie XI, le 10 février 1939, à l’avant-veille d’un discours dans lequel le pontife, âgé et malade, devait commémorer les accords du Latran tout en prononçant une vive critique du régime mussolinien. «Dans les pages de son discours, dont il laissa le brouillon sur son bureau et qu’il avait l’intention de lire en public le 12 février 1939, Sa Sainteté condamnait violemment le fascisme et le nazisme», rappelle Nelson Castro.
Ce décès presque providentiel pour le régime a alimenté de nombreuses interrogations sur un possible assassinat du pape, d’autant plus que l’un de ses médecins, le docteur Francesco Petacci, n’était autre que le père de Clara Petacci, la maîtresse de Mussolini.
L’affaire n’a jamais été élucidée. Pie XI souffrait de diabète et de problèmes cardio-vasculaires depuis deux ans et son décès, à près de 82 ans, semblait imminent. Mais en 1972, s’exprimant sur la mort de Pie XI alors qu’il était en train de s’éteindre lui-même, le cardinal Eugène Tisserant, qui était alors l’un des derniers témoins directs de cette époque, aurait affirmé : «Ils l’ont éliminé, ils l’ont assassiné».
Pie XII: de malade imaginaire à malade réel
Eugenio Pacelli, élu en 1939 à 63 ans, traverse la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre avec l’image d’un homme robuste et attentif à son entretien physique. Mais sa santé se dégrade brutalement à partir de 1953, année durant laquelle son médecin, Riccardo Galeazzi-Lisi, croit déceler un cancer de l’estomac. L’année suivante, ce médecin à la réputation sulfureuse dresse un vertigineux inventaire des pathologies du pontife: «Pneumonie, asthénie sévère, rhinite, trachéobronchite, gastrite avec troubles digestifs et brûlures d’estomac, (…) maux de dents, hoquet, dépression, arthrose avec paralysie du bras droit, colite, prostatite, météorisme.»
Profondément hypocondriaque et stressé par de multiples phobies, Pie XII semble être progressivement tombé sous l’emprise de charlatans. Il obéit étrangement au conseil d’un dentiste lui prescrivant de l’acide chromique, une substance dangereuse utilisée pour la teinture du cuir. Cette consommation pourrait avoir dégradé son œsophage, contribuant à ses crises de hoquet qui allaient l’handicaper durant les dernières années de son pontificat. Selon Nelson Castro, le pape servira même en quelque sorte de cobaye pour des traitements douteux élaborés par le médecin suisse Paul Niehans, qui concevait des injections à base de fœtus vivants de moutons et de singes. En 1956, les maux d’estomac de Pie XII le conduisent à envisager une renonciation, mais son médecin l’en dissuade.
Le pape s’éteint à Castel Gandolfo le 9 octobre 1958, et le docteur Galeazzi-Lisi provoque un scandale mondial en le photographiant sur son lit, ce qui lui vaudra d’être exclu du Vatican et de l’Ordre italien des médecins. Durant son agonie, Pie XII surprend son entourage en lançant, lors d’un petit moment de réveil: «Au travail! Registres! Documents! Au travail!». Le Père Peter Gumpel, jésuite et postulateur de sa cause de béatification, assure que le pape d’alors 82 ans est resté lucide jusqu’à son entrée dans le coma.
Jean XXIII: un décès dans l’apogée de sa popularité
Angelo Roncalli est déjà très âgé lorsqu’il est élu pape en 1958, à 78 ans. Le patriarche de Venise, apparaît alors comme un personnage joyeux et original, éloigné des luttes intestines qui avaient agité le Vatican dans les dernières années du pontificat de Pie XII. Il propose un image plus détendue de la fonction papale. «Jean XXIII, dont les habitudes alimentaires étaient frugales, est le premier pape que l’on voit fumer une cigarette – deux par jour : une après le déjeuner et une autre après le dîner –, et ce malgré l’interdiction de fumer prononcée par son prédécesseur Pie XII», indique notamment Nelson Castro dans son livre.
Quelques mois après son élection, Jean XXIII frappe fort en convoquant un nouveau Concile, dont il ne vivra que la première session, à l’automne 1962. Durant cette période d’effervescence des débuts du Concile, une hémorragie digestive conduit les médecins à lui diagnostiquer une tumeur de l’estomac.
«Saint-Père, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, mais nous devons nous avouer vaincus», lui avoue douloureusement l’un des membres de l’équipe médicale, le professeur Valdoni, en lui expliquant le caractère incurable de cette tumeur. « Ne vous en faites pas, mes valises sont toujours prêtes. Pardonnez-moi pour le temps que je vous ai pris. Je dois vous avouer quelque chose: tandis que vous étiez occupés à soigner mon corps, je pensais à vos âmes», lui réplique Jean XXIII avec le sens de la répartie qui lui vaut encore aujourd’hui une grande popularité en Italie.
Le “bon pape Jean” poursuivra ses activités jusqu’à son décès, en juin 1963. «Il eut le courage de continuer à travailler, de tenir ses engagements et même de publier sa dernière encyclique, Pacem in Terris, qui a marqué un tournant important dans la politique pontificale internationale», rappelle Nelson Castro dans son livre. Sa mort suscitera une grande émotion mondiale, jusqu’en URSS. (cath.ch/imedia/cv/mp)
Le second épisode de la série sera diffusé le 2 mars 2025