ont trahi l’évangile, déclare Dom Antônio Fragoso, évêque de Crateus
Crateus (Brésil), 28octobre(APIC) "Des milliers de chrétiens , surtout
des laïcs se lèvent et disent. ’Ce type d’autoritarisme, nous ne pouvons
l’accepter’. Ou encore: "Il y a 500 ans, les Espagnols et les Portugais ont
apporté un peu d’Evangile sur notre continent, mais ils l’ont trahi, en
s’alliant à l’Empire pour détruire les Indiens." Ces fortes paroles sont de
Dom Antônio Fragoso, évêque de Crateus, dans l’Etat du Céara au Brésil .
Dans une interview donnée à José Vicente, correspondant de l’agence de
presse oecuménique brésilienne "AGEN", l’évêque de Crateus, connu pour son
engagement en faveur des pauvres et défenseur de la théologie de la libération, aborde la crise que vit actuellement l’Eglise catholique et prend position sur les prochaines manifestations prévues pour 1992, entre autres
celle de Saint-Domingue, qui doivent célébrer les débuts de l’évangélisation, très ambigüe à ses yeux, de toute l’Amérique Latine. APIC se permet
de transcrire certains passages de cette interview.
AGEN - La crise que l’on vit actuellement à l’intérieur de l’Eglise catholique, comme ces menaces contre les théologiens de la libération, le contrôle des séminaires et des Instituts de théologie, les punitions disciplinaires imposées par Rome, la nomination constante d’êvêques "conservateurs", toute cette crise signifie-t-elle pour vous une remise en question
de l’option pour les pauvres?
Dom Fragoso - "Il y a actuellement dans l’Eglise, et pas seulement au
Brésil, une tendance à restaurer l’autorité de l’évêque et l’autorité de
Rome. Une autorité centrale, insistant sur l’obéissance aux injonctions de
l’évêque et de Rome, en prenant prétexte de notre communion fraternelle et
par le fait que nous faisons partie de la même Eglise.
Et pourtant en même temps je vois une chose que je n’avais pas prévue et
qui me réjouit: des milliers de chrétiens, surtout des laïcs, s’unissent
pour affirmer publiquement: ’ce type d’autoritarisme, nous ne pouvons l’accepter’. Ce sont des laïcs qui sont en train de conquérir leur majorité
dans l’Eglise et qui sentent que la fidélité à l’Eglise, ce n’est pas de
tout accepter la bouche fermée, mais au contraire c’est de faire usage de
sa conscience, c’est d’être fidèle à l’Evangile. Car l’Evangile est au dessus des décisions de n’importe quel évêque et même du pape. L’Evangile mesure le pape et mesure l’êvêque".
Voici un exemple concret qui a eu lieu dans l’Eglise du Nordeste brésilien. Après la fermeture du séminaire de Recife par l’actuel archevêque, un
séminaire pourtant créé par Dom Helder Camara et qui en était fier, car
c’était une de ses créations pastorales préférée, quelque chose de très
beau s’est passé. Non seulement les laïcs ont protesté, mais l’archevêque
voisin de Joao Pessoa, Dom José Maria Pires, a réouvert son vieux séminaire, bâti il y a près d’un siècle et l’a mis à disposition de toutes les
Eglises du Nordeste. Il a invité les professeurs de l’ancien séminaire de
Recife à venir travailler avec lui, permettant ainsi aux séminaristes de
poursuivre leurs études dans la même perpective pastorale.
Après la souffrance et le découragement, j’ai alors perçu la présence de
l’Esprit Saint qui continue de conduire son Eglise.
AGEN - Dans ce climat de crise et de tension, nous voici en route pour
les célébrations de 500 ans de colonisation et d’évangéliation du continent
latino-américain. Quel est votre point de vue sur ces évènements?
Dom Fragoso - On dit qu’en 1492, les Espagnols sont arrivés à Saint-Domingue dans les navires Santa Maria, Pinta et Nina, et ont découvert notre
continent, l’Amérique. On dit encore qu’ils ont apporté chez nous la civilisation, la foi chrétienne et l’évangélisation. Beaucoup de personnes affirment: "Nous devons remercier Dieu. Ce sont 500 ans d’évangélisation.
Nous avons toutes les raisons de faire une grande fête". C’est une option,
mais une option que je qualifie de triomphaliste.
Mais il y a d’autres personnes, dont je fais partie, qui disent: "A-t-on
vraiment découvert l’Amérique? Comme si l’histoire de notre continent commençait en 1492! Avant cette date, il y avait eu dans notre continent quelques milliers d’années de civilisation, 2200 langues parlées et plusieurs
cultures. La cité de Mexico était plus grande que n’importe quelle ville
européenne. Mexico avait 200’000 habitants alors que la plus grnde ville
européenne de l’époque atteignait environ 80’000 habitants. Dans ce continent, il y avait 5000 km d’un empire organisé, il y avait une civilisation
agricole, des cités bien construites, de l’ irrigation. Tous les gens qui
habitaient ce continent avaient leur culte, leur religion, leur histoire.
Mais tout fut détruit au nom de l’empire de l’Espagne et du Portugal, au
nom de la foi chrétienne.
Alors j’estime que nous devons nous souvenir objectivement de ce qui
s’est passé, en évitant tout triomphalisme, et en reconnaissant ce qui fut
bon et ce qui fut mauvais. Nous devons reconnaître que la destruction des
cilisations qui existaient sur notre continent porte un nom précis. C’est
un génocide. Et que toute l’Eglise doit faire pénitence, car elle fut aussi
coupable. Et aujourd’hui nous pouvons nous engager avec les descendants de
ceux qui furent décimés pour que leurs cultures qui subistent encore puissent survivre dans le futur .
AGEN - A votre avis, comment devrait être notre participation à la commémoration du 5e centenaire de l"évangélisation" de l’Amérique latine?
Dom Fragoso - J’étais l’an dernier dans la ville de Huelva en Espagne,
d’où sont partis les navires de Chritophe Colomb. Dans cette ville se trouve la fontaine à laquelle les navigateurs puisèrent pour faire le plein
d’eau douce avant de traverser l’océan. J’ai vu la fontaine, j’ai vu
l’église dans laquelle Christophe Colomb, de retour, vint prier pour remercier Notre-Dame de l’avoir sauvé du naufrage dans une tempête sur la mer.
J’ai parlé avec l’archevêque de Séville, un franciscain. Ce dernier m’a
dit: "Nous ne devons pas rappeler le passé. Il est trop polémique, cela divise les personnes. Il vaut mieux regarder en avant." Je lui ai répondu:
"Permettez-moi de n’être pas d’accord avec vous. Nous devons être fidèles à
la vérité du passé. Il est nécessaire de rappeler le passé quand les chrétiens espagnols et portugais ont trahi l’évangile et ont trahi les Indiens.
Il faut reconnaître cela et battre notre couple avec humilité et avoir le
courage de le confesser à voix haute. Cet évêque s’était réuni avec les
membres du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM) dans la même salle où
Christophe Colomb, 500 ans plus tôt, avait discuté avec les franciscains de
l’époque pour préparer et planifier son voyage. Beaucoup pensent ainsi célébrer le 500e anniversaire de cette manière triomphaliste. Cela me heurte
et me fait souffir.
Quand j’étais enfant, on m’a enseigné à l’école que les Portugais et les
Espagnols sont venus chez nous pour nous apporter l’Evangile! Et maintenant
je vois qu’ils ont bien apporté l’Evangile, mais un tout petit bout et
qu’ils l’ont trahi en s’alliant à l’empire pour liquider les Indiens. J’invite tous ceux qui le peuvent, tout en maintenant intacte la mémoire historique du passé, à un engagement actuel avec les Indiens d’aujourd’hui, avec
les Noirs d’aujourd’hui, avec tous ceux et celles qui sont marginalisés
dans notre continent.
AGEN - Que pouvez-vous dire sur la prochaine Assemblée de l’épiscopat
latino-américain à sant-Domingue?
Dom Fragoso - Les évêques de tout le continent vont se réunir en octobre
1992 lors de la 4e Conférence de l’épiscopat latino-américain. Des évêques
et des archevêques élus par leurs confrères du continent seront présents.
Il y aura ausi des cardinaux venus de Rome, certains théologiens et leurs
assistants, enfin Jean Paul II ouvrira la réunion.
Cette conférence étudiera l’évangélisation durant ces 500 ans. Il semble
que la tendance qui prévaut est d’accentuer l’affirmation que la croix a
gagné, qu’elle a triomphé, ce qui a permis à l’Eglise de faire chrétiens
ceux qui étaient alors paiens. Et cela dans un esprit totalement triomphaliste qui méprise la dignité et les valeurs des religions et des cultures
qui existaient dans ce temps-là. Pourtant beaucoup de ces valeurs professées alors, et bien avant l’arrivée des Espagnols et des Portugais, faisaient et font partie du "Royaume de Dieu", valeurs comme la justice, le respect de la nature, l’hospitalité.
A Saint-Domingue cependant, il y aura un moment fort pour ceux et celles
qui croient au schéma -mémoire-pénitence-engagemnent. Ils pourront ainsi
manifester avec beaucoup de courage, de manière adulte, ce qu’ils pensent
et le feront devant ceux qui pensent différemment. Bien sûr, cela sera polémique et très "animé", comme on dit chez nous quand il y a débat intense
et divergences profondes. Mais je souhaite que l’on s’accepte et qu’on se
tolère comme frères. Que l’on ait le courage surtout de parler à voix haute, sans succomber à la tentation de se taire à cause de la présence des
grandes autorités. (apic/agen/ba)