Le voyage du pape François en Corse, le 15 décembre 2024, est motivé par sa participation à un colloque consacré à "la religiosité populaire en Méditerranée" par le diocèse d’Ajaccio. L’occasion de se repencher sur son attachement à ces pratiques de dévotion qu’il ne cesse de promouvoir.
"Je demande que personne ne se moque des expressions de ferveur croyante du peuple saint et fidèle de Dieu qui, dans sa piété populaire, cherche à consoler le Christ", écrit François dans sa récente encyclique sur la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, Dilexit nos ("Ils nous a aimés").
Rendre la foi accessible, visible, sensible et facile à mémoriser pour le "peuple de Dieu" est un axe essentiel chez François, qui n’a cessé de prôner, dans sa vie de prêtre, d’évêque et de pape, une approche de la foi ne s’appuyant pas seulement sur les ressources intellectuelles, mais aussi sur la sensibilité et les émotions… quitte à oser mettre en œuvre des pratiques très surprenantes d’un point de vue européen.
En tant qu’archevêque de Buenos Aires, il avait ainsi pris l’habitude de proposer aux enfants une catéchèse provocatrice durant laquelle, littéralement, il "brûlait le diable". "Je préparais un grand diable en tissu et je glissais des pétards à l’intérieur. On donnait une catéchèse puis on allumait le feu… C’était une explosion de pétards! Tous criaient. Les enfants s’amusaient. C’était du théâtre mais cela les aidait à retenir. Pour moi, c’était une façon de leur faire expérimenter le 'troisième exercice’ prévu dans la première semaine des Exercices spirituels. Dans cet exercice, saint Ignace veut stimuler la capacité à condamner le mal et susciter la haine du péché", avait ainsi raconté le pape François en 2016.
Immuniser l’Église
Dès sa première exhortation apostolique Evangelii Gaudium, publiée à l’automne 2013, le pape François avait expliqué que les dévotions populaires "ont beaucoup à nous apprendre et, pour ceux qui savent les lire, sont un lieu théologique auquel nous devons prêter attention". Le pape y martelait que la religiosité populaire "est le système immunitaire de l’Église" contre tous les réductionnismes et intellectualismes qui excluent une partie du peuple de Dieu de la compréhension des mystères chrétiens.
En mars 2020, c’est aussi pour "immuniser" l’Église contre une approche purement sécuritaire et hygiéniste du choc mondial provoqué par la pandémie de Covid-19 que le pape François avait offert au monde une bénédiction Urbi et Orbi exceptionnelle, sur une place Saint-Pierre vide et sous une pluie battante qui ruisselait sur le Christ de San Marcello al Corso.
Quelques jours auparavant, il s’était rendu dans cette église proche de la Place de Venise, au centre de Rome, pour y prier devant ce crucifix miraculeux, vénéré par les Romains depuis qu’une procession avec ce Christ en croix avait mis fin à une épidémie de peste en 1522. François avait ainsi rejoint l’âme populaire des habitants de la capitale italienne en se référant à ce symbole historique, tout comme il l’a fait plus d’une centaine de fois en venant prier devant l’icône de Marie "Salus Populi Romani" (‘Salut du peuple romain’) en la basilique Sainte-Marie-Majeure.
Un trésor à purifier
Le succès des dévotions populaires, des chemins de croix du Vendredi Saint aux processions mariales du 15 août ou du 8 décembre, ou encore les crèches (cf. la lettre Admirabile Signum) traduisent un réel besoin du "peuple fidèle de Dieu" de vivre sa foi autour de symboles visibles et forts. Mais cela peut impliquer certaines ambiguïtés. Particulièrement dans le sud de l’Italie, les processions religieuses rassemblent une partie importante de la population, mais sont aussi parfois récupérées par la mafia.
En septembre 2020, en marge d’une visite en Calabre, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège avait évoqué la nécessité de "purifier la religiosité populaire des éléments qui ne sont pas les siens, a fortiori s’il s’agit d’éléments de la pègre ou de la criminalité". Le Directoire sur la piété populaire et la liturgie publié en 2001 par la congrégation pour le Culte divin, qui demeure à ce jour le principal document de référence du Vatican sur ce sujet, alerte également sur certaines dérives.
"Les expressions de la religiosité populaire apparaissent parfois polluées par des éléments incompatibles avec la doctrine catholique", avertissait Jean Paul II dans le message introductif de ce document. "Dans ce cas, elles doivent être purifiées avec prudence et patience, par des contacts avec les responsables et par une catéchèse attentive et respectueuse, à moins que des incohérences radicales ne rendent nécessaires des mesures claires et immédiates", expliquait-il, sans pour autant nier l’impact positif de ces dévotions.
La fin de "l’iconoclasme"?
Au-delà de ces nuances, l’insistance du pape François sur la valeur de ces pratiques populaires marque en tout cas une rupture nette avec un certain "iconoclasme" qui a marqué le catholicisme français dans la deuxième moitié du XXe siècle. Au nom d’une mauvaise interprétation de “l’esprit du Concile”, certains curés de paroisse avaient rejeté certaines traditions religieuses assimilées à de la superstition, allant jusqu’à jeter des statues de saints ou supprimer des fêtes populaires.
Particulièrement présente des années 1960 aux années 1980, cette logique de liquidation des pratiques traditionnelles a contribué au schisme plus ou moins silencieux des catholiques traditionalistes français vis-à-vis de leur clergé diocésain. Derrière la réhabilitation des traditions populaires et des symboles de la piété catholique que le pape François souhaite mettre en avant, c’est donc aussi la promotion de l’unité de l’Église qui est en jeu. (cath.ch/imedia/cv/mp)