La réflexion éthique, point d’orgue du Centenaire de l’Université
Fribourg, 29janvier(APIC) La réflexion éthique, même si l’air du temps
porte plutôt à l’individualisme, peut encore mobiliser les étudiants. Malgré le premier week-end enneigé de l’année et le fait qu’il n’y avait pas
de cours ce lundi, quelque 700 étudiants et professeurs de l’Université de
Fribourg ont participé au Colloque "Science et Sagesse", point d’orgue du
Centenaire de l’Alma Mater Friburgensis. C’est le prof. Carlo Rubbia, directeur-général du CERN et Prix Nobel de physique 1984, qui a lancé les débats par un témoignage sur la liberté et la responsabilité de la science.
La réflexion éthique, à l’Université, a une tradition. Comme l’a rappelé
lundi le recteur Augustin Macheret, cette préoccupation de Fribourg, "qui a
pu susciter sourires et critiques par le passé, trouve aujourd’hui une sorte de consécration générale". L’on voit ainsi naître un peu partout des
enseignements à contenu éthique dans le domaine économique, social, juridique, médical, etc. "L’éthique nous est même livrée par certaines entreprises commerciales et industrielles, clef en main", a-t-il ironisé.
Sakharov et la bombe à hydrogène
Le genre de préoccupations éthiques qui sont au coeur de cette journée,
a relevé Carlo Rubbia, trouvent rarement à se manifester au moment même d’une découverte : c’est seulement beaucoup plus tard que le scientifique engagé se posera peut-être quelques questions sur les conséquences de son
nouveau savoir. Et de citer le cas de Robert Oppenheimer et plus récemment
celui d’Andrei Sakharov qui, dans sa jeunesse fut le père de la bombe thermonucléaire à hydrogène, "mille fois plus puissante que celle d’Hiroshima".
C’est que le caractère qualitativement nouveau des possibilités d’intervention dote les scientifiques d’un redoutable pouvoir qui exige que "puissance et conscience progressent parallèlement", souligne ce spécialiste de
la physique des particules élémentaires. Face aux pouvoirs nouveaux et
fortement déstabilisants des scientifiques - pensons notamment aux techniques actuelles mettant le patrimoine génétique à la portée des biologistes
(l’homme peut désormais intervenir de façon contrôlée sur l’hérédité des
êtres vivants) - deux attitudes s’opposent.
Celle qui estime que la science a démontré le bien qu’elle pouvait apporter à l’homme (diminution de la mortalité infantile, de la famine, etc.)
et que la société doit lui faire confiance et rien faire qui puisse en
freiner la progression. L’autre attitude affirme que la "technocratie
scientifique" s’arroge un pouvoir exhorbitant sur l’homme, qu’il est urgent
d’endiguer.
Définissant sa position personnelle à mi-chemin entre ces deux attitudes, Carlo Rubbia reconnaît qu’à partir du moment où l’objet des recherches
est l’homme et son environnement, ceux-ci n’appartiennent pas plus aux
scientifiques qu’à n’importe quel autre citoyen. "Il ne revient donc pas
aux seuls scientifiques de définir le légitime et l’illégitime, le licite
et l’illicite", souligne-t-il. Il postule donc la nécessité d’un partage du
pouvoir et l’acceptation des règles et des lois d’un état de droit : "Un
scientifique n’est évidemment pas libre d’apprécier les limites du légitime
à la seule aune de son éthique personnelle". Cependant, il faut éviter de
généraliser les moratoires, car une telle attitude favoriserait des travaux
"sauvages", hors de tout contrôle, et donc plus probablement encore hors de
toute raison. Finalement, Carlo Rubbio propose qu’une éventuelle loi sur
les sciences de la vie définisse un cadre assez large afin de ne pas être
rapidement et en permanence dépassée par l’évolution des techniques. Elle
devrait mettre sur pied des Commissions avec pouvoir réglementaire et responsables devant le législateur, susceptibles d’intervenir au cas par cas.
Ces Commissions dialogueraient de façon permanente avec les Comités d’éthique à pouvoir consultatif et le législateur.
Encadré
Après l’exposé du prof. Rubbia, les discussions ont été plutôt animées dans
de petits groupes réunissant professeurs et étudiants de différentes Facultés et en provenance de plusieurs continents. Ces groupes se sont basés
pour leur réflexion sur les différentes contributions publiées dans un document préparatoire par les professeurs E. Agazzi, H. Bortis, O. Höffe,
C.-J. Pinto de Oliveira, B. Schnyder, G. Vergauwen, A. Berrendonner, J.-L.
Lambert et M. Wiesendanger. Des rapporteurs en ont ensuite répercuté les
résultats au cours d’une table-ronde. Cette journée de réflexion s’est conclue par une conférence de Mme Ursula Lehr, ministre ouest-allemande de la
jeunesse, de la famille, de la condition féminine et de la santé.
Encadré
Près de 700 personnes pour débattre sur la liberté et la responsabilité de
la science, c’est un succès, affirme Ramon Sugranyes de Franch, coordinateur du Centenaire. Cela prouve, relève-t-il, que si l’on offre aux étudiants la possibilité de participer et de discuter, ils sont intéressés. Ce
Colloque est un moment privilégié du jubilé, car c’est à cette occasion que
l’on se demande à quoi sert une institution telle que l’Université. Plus
que sur une publication des actes du Colloque, R. Sugranyes espère que cette journée débouche sur une prise de conscience, en particulier des professeurs, et sur des propositions concrètes de changement quant à la manière
de mener la formation à l’Université. (apic/be)