Auschwitz doit rester un avertissement aussi pour les chrétiens
Fribourg, 25février(APIC) L’antisémitisme n’est pas mort en Pologne et
Auschwitz doit rester un avertissement aussi pour les chrétiens, a déclaré
jeudi soir l’abbé Michal Czajkowski à l’occasion du Colloque pour le 50e
anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie. Lors d’une table-ronde à
l’Université de Fribourg sur les leçons de la "shoa", les intervenants ont
déploré le silence des autorités ecclésiastiques de l’époque face au génocide de 6 millions de Juifs. Des leçons à tirer pour notre époque!
Aujourd’hui, il faut agir de concert contre les idéologies qui prônent
l’inégalité entre les races, le nationalisme extrême et le fanatisme religieux... "avant qu’ils ne prennent le dessus". Juifs et chrétiens sont appelés à bâtir ensemble un système de protection efficace pour barrer la
route à de nouvelles barbaries comme celles en cours en ex-Yougoslavie.
L’extermination des 2/3 du judaïsme européen a eu lieu en grande partie
sur sol polonais et la "shoa" a créé des liens spéciaux entre Polonais et
Juifs, a souligné Gerhart Riegner, vice-président honoraire du Congrès Juif
Mondial. Les nazis, estime-t-il, ont voulu humilier profondément le peuple
polonais en réalisant chez eux ce crime monstrueux.
Si la liquidation des Juifs était la pièce centrale du projet nazi de
domination du monde par la race germanique, d’autres peuples "inférieurs"
étaient visés: les slaves, dont les Polonais, privés de leurs intellectuels
et de leur culture, étaient destinés à connaître un sort similaire.
Perdre la mémoire est une trahison
Tirant les leçons cette période, G. Riegner a souligné que les Juifs ont
pour premier commandement de ne pas oublier: "souviens-toi, zakhor!", répété sans fin dans la Bible hébraïque. Perdre la mémoire signifie perdre
l’identité et la responsabilité. "Si nous avons survécu pour trahir les
morts, il y aurait mieux valu de ne pas avoir survécu".
"L’expérience de la ’shoa’ et la résurrection de l’Etat juif nous ont
profondément changés dans notre comportement et notre mentalité. Mais nous
vivons encore avec le terrible traumatisme de la ’shoa’... Nous luttons
toujours avec nous-même et avec Dieu pour comprendre la signification et le
sens profond de cette tragédie unique", a poursuivi G. Riegner.
Et de demander, en compagnie du Père Jean Dujardin, secrétaire du Comité
épiscopal français pour les relations avec le judaïsme, pourquoi le monde,
assistant à l’holocauste, n’a rien entrepris pour l’arrêter. Les réflexes
moraux et éthiques n’ont tout simplement pas fonctionné. Pourquoi les Eglises catholique et protestante en Allemagne - à part quelques personnalités
agissant en leur nom propre - n’ont-elles pas dénoncé les pogroms de novembre 1938 et la politique d’extermination ? Pourquoi ce soutien permanent de
l’Eglise de France au maréchal Pétain et au régime de Vichy jusqu’en 1944?
Les chrétiens doivent se demander, a relevé G. Riegner, pourquoi même
dans l’acte le plus courageux de protestation ecclésiastique contre le nazisme, la Déclaration de Barmen du Synode de l’Eglise confessante de mai
1934, on ne mentionne pas les Juifs. Même chose pour la "Stuttgarter
Schuldbekenntnis", la confession de culpabilité de l’Eglise évangélique
d’octobre 1945; la Conférence épiscopale allemande a mis 30 ans pour regretter sa position à l’égard des Juifs sous le régime nazi.
Pour le responsable du Congrès Juif Mondial, il faut aussi rechercher ce
silence dans la théologie chrétienne. A travers les siècles, de saint Jean
Chrysostome à l’époque moderne, elle a contribué à la démonisation et au
mépris des juifs. "Le nazisme n’aurait jamais pu réaliser son programme anti-juif sans cette toile de fond". La nouvelle théologie sur les Juifs issue du Concile Vatican II et des décisions de l’Assemblée du Conseil oecuménique des Eglises est accueillie chaleureusement, note G. Riegner, mais
cet enseignement est encore trop limité à une petite élite intellectuelle.
Il manque une "théologie d’après Auschwitz" en Pologne, a pour sa part
noté l’abbé Czajkowski, et une révision de certains livres de théologie et
de catéchèse s’impose. Après avoir déploré la renaissance de l’antisémitisme, il a regretté le peu de résistance de l’Eglise polonaise. Ces dernières
années, beaucoup de littérature antisémite s’est vendue dans les kiosques.
Le mot "juif" est souvent utilisé par la droite nationaliste pour insulter ses adversaires politiques dans la Pologne démocratique d’aujourd’hui.
Même l’épiscopat et le pape ont été qualifiés de "juifs". Si l’antisémitisme pour Adam Michnik met en question la démocratie, pour les chrétiens, il
met en cause l’Evangile, a souligné le prêtre polonais. Jerzy Turowicz, rédacteur en chef de l’hebdomadaire catholique de Cracovie "Tygodnik
Powszechny", a évoqué le "phénomène surréaliste de l’antisémitisme sans
Juifs": la communauté juive de Pologne ne compte plus que 5 à 10’000 membres! Il a relevé le travail éducatif de longue haleine qui doit encore
être entrepris, avant de dire sa confiance dans la jeunesse polonaise. Elle
aspire à s’intégrer dans l’Europe en construction, dans une civilisation où
l’antisémitisme est incompatible. (apic/be)