"Oui à la faim de Dieu, non à la faim de pain"
Ne pas oublier les pays du Sud
Jacques Berset, Agence APIC
Fribourg, 25avril(APIC) "Oui à la faim de Dieu, non à la faim de pain".
Cette formule saisissante de Jean Paul II, Charles Valy Tuho, ambassadeur
de Côte-d’Ivoire auprès de la CEE à Bruxelles, tenait à la citer lors de la
deuxième journée du Colloque international "Rerum Novarum" à l’Université
de Fribourg. C’est que la guerre du Golfe et la chute du communisme à
l’Est, devenues nouvelles priorités médiatiques, oblitèrent la tragédie silencieuse du tiers monde : misère, famine et violence, plus que jamais à
l’ordre du jour dans une partie des pays du Sud.
Après une première journée plus abstraite consacrée à l’évolution de
l’enseignement social chrétien, jeudi, les chiffres et les statistiques sur
l’endettement colossal du tiers monde (1’300 milliards de dollars en 1990,
selon la Banque Mondiale !) ont pris un visage humain, celui des 7 millions
d’enfants abandonnés du Brésil. Ces enfants de la rue, le sociologue Riccardo Lucchini, professeur à l’Université de Fribourg, les a rencontrés sur
le terrain et décrits dans ses recherches. Ces gosses de la misère, issus
souvent de familles monoparentales dont le chef est une femme, travaillent
dans la rue pour survivre : on estime que 20 % des familles pauvres des régions urbaines du Brésil ne survivent que grâce au travail des enfants.
Civilisation de l’amour contre violence structurelle
Soumis à la faim, à l’absence de scolarité, aux assassinats des Escadrons de la mort, les enfants sont le produit d’une violence structurelle
qui les dépasse : le fardeau de la dette, dont la responsabilité est partagée entre les pays du Nord et les "élites" du Sud, entraîne la diminution
dramatique des dépenses de l’Etat dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la protection sociale, et ce sont les enfants pauvres qui en
font les frais les premiers.
Qu’il est loin le temps de l’encyclique "Populorum Progressio", la période euphorique des années 60 et 70, a relevé l’ambassadeur Valy Tuho, à
laquelle a succédé le désenchantement à propos de la coopération au développement, suivi d’une période de désengagement. Aujourd’hui, il déplore
que dans ce domaine l’on fasse plus confiance aux mécanismes du marché qu’à
l’action volontariste de la communauté internationale, communauté accaparée
notamment par l’aide aux pays de l’Est.
Une indifférence dangereuse quand on voit la tendance à la marginalisation des économies de nombre de pays en développement, les pays de l’Afrique subsaharienne étant les plus touchés. Dans le cadre des relations NordSud, Charles Valy Tuho assigne aux chrétiens la tâche de repérer les
"structures de péché" et de construire une "civilisation de l’amour" qui
permette la libération économique, sociale et culturelle des plus démunis
de la planète.
Encadré
Europe de l’Est : l’adieu au marxisme et après ?
Consacrées à la reconstruction post-communiste, les interventions de
l’après-midi ont montré combien cette phase sera longue et ardue. Si la
transformation d’économies planifiées et bureaucratiques en économies de
marché va certainement prendre des années, le changement de mentalité de
l’"homo sovieticus", devenu après des décennies d’endoctrinement une réalité difficilement réversible, durera plus longtemps encore. L’affaire de
plusieurs générations, de l’avis du pasteur Eugen Voss, ancien directeur de
l’Institut "Foi dans le 2ème monde" (Glaube in der 2. Welt) à Zollikon/ ZH.
L’irruption brutale de la monnaie, "divinité des temps modernes", va
créer un grand vide social en Europe de l’Est, risquant de démanteler les
réseaux de solidarité que la société civile avait mis en place comme moyen
de défense face à un totalitarisme tentaculaire. S’il se défend d’être un
nostalgique de l’ancien système et s’il voit bien la nécessité de "monétiser" les anciennes économies communistes de l’Est, le professeur polonais
Pawel H. Dembinski (Fribourg et Genève) souhaite que l’enseignement social
chrétien consacre une attention particulière à cette délicate phase de
transition.
L’économiste Heinrich Bortis (Fribourg), a d’ailleurs relevé qu’une
théorie de la transformation du socialisme en capitalisme n’a encore jamais
été développée, et tout ce que l’on sait, c’est qu’"il faudra une longue
traversée du désert avant d’arriver en sécurité dans le port de l’économie
de marché". (apic/be)