Le 28 juin 2025, Carol Beytrison sera consacrée à Genève dans l’Ordre des Vierges par Mgr Charles Morerod. Un nouveau chapitre s’ouvre pour cette ancienne membre du Verbe de Vie, aumônier en milieu carcéral, dont le chemin spirituel, jalonné d’élans missionnaires, témoigne d’une foi profonde et incarnée.
par Silvana Bassetti, ECR
L’Ordre des Vierges (L'Ordo virginum) est une des premières formes de vie consacrée dans l’Église. Il a été restauré à la suite du concile Vatican II. Ni laïques ni religieuses, ces femmes font vœu d’abstinence et continuent à vivre dans leur contexte ordinaire. Elles sont aujourd’hui environ 5'000 dans le monde, réparties sur les cinq continents, dont plus de soixante en Suisse. À Genève, Carol Beytrison, s'apprête à devenir l'une d'elles. Elle sera consacrée lors d’une célébration à l’église de Saint-François-de-Sales, à Chêne-Bourg, selon le rite liturgique approuvé par l’Église catholique romaine. *
Pouvez-vous nous raconter votre parcours et l’origine de votre vocation?
Carol Beytrison: Je suis née à Genève dans une famille catholique valaisanne. La foi a toujours fait partie de ma vie, comme une évidence. Enfant, je pensais même que tout le monde était chrétien! Un jour, à l’âge de 9 ans, j’ai été profondément bouleversée en lisant un passage de ma Bible illustrée sur la Passion du Christ, quand Jésus est arrêté et présenté à Pilate. L’image de la foule qui criait: «À mort! Crucifiez- le!» m’a troublée. J’ai pleuré. Moi j’appelais le Christ «mon gentil Jésus» et j’ai réalisé que, à l’amour que le Christ est venu nous apporter, on avait répondu par la violence, la mort, la haine. Alors je Lui ai fait une promesse: «Je t’aimerai pour tous ceux qui ne t’aiment pas.» Pour moi, cela passait forcément par le choix de devenir plus tard une religieuse. Une évidence nourrie aussi par le témoignage de mon grand-oncle et de ma grande tante qui étaient missionnaires et que j’admirais.
"J’ai compris que ce n’était pas moi qui devais aimer Dieu de toutes mes forces, mais que son amour pour moi était premier."
Ce désir ne vous a jamais quittée?
Il m’a accompagnée longtemps. À l’adolescence, j’ai rejoint un groupe de prière du Renouveau charismatique à la crypte du Sacré-Cœur à Genève. On évangélisait, on chantait, on priait ensemble, on abordait les passants au marché aux puces, dans la rue. J’ai découvert la prière personnelle, la louange, l’amour de Dieu pour chacun. Nous étions «fans» de Jésus. Et puis, à 17 ans, lors d’un très vaste rassemblement à Paray-le-Monial, en France, j’ai senti que le Seigneur me disait: «Je t’aime, toi, d’une manière particulière.» J’ai compris que ce n’était pas moi qui devais aimer Dieu de toutes mes forces, mais que son amour pour moi était premier.
J’ai commencé des études de mathématiques pour devenir enseignante et j’essayais de convaincre le Seigneur que telle était ma mission, car à ce moment-là, la perspective d’être un jour religieuse m’effrayait un peu. Et voilà qu’à 20 ans, je suis tombée amoureuse d’un jeune homme du groupe de prière. Tout semblait parfait. Mais intérieurement, j’ai senti que je m’éloignais de mon lien à Jésus. Alors j’ai pris la décision difficile d’en parler avec lui pour mettre fin à cette relation, après avoir prié en vain pour qu’il tombe amoureux de quelqu’un d’autre!
Par la suite, afin de ne pas rester dans un idéal abstrait, j’ai voulu me confronter à la réalité d’une vie en communauté. Je savais que la communauté du Verbe de Vie proposait une année sabbatique de formation et de discernement. J’y ai trouvé tout ce que je cherchais: la louange, la vie fraternelle, l’annonce, une dimension artistique. J’ai fait ma demande et j’y suis entrée en communauté en juillet 2002. Après quelques années, j’ai prononcé mes vœux- de pauvreté, chasteté et obéissance. J’ai reçu un habit religieux et j’ai changé de nom. J’étais Sœur Claire-Elie.
Vous y êtes restée vingt ans…
J’y ai vécu de très belles choses, avec beaucoup de joie, en Belgique, en Suisse, en France. Mais avec le temps, j’ai constaté des dysfonctionnements dans le gouvernement de la communauté. Les cinq dernières années, en tant qu’économe générale de la communauté, j’ai eu accès à des dossiers qui confirmaient une centralisation excessive du pouvoir, des surcharges de travail systématiques et un fonctionnement malsain. Après une visite canonique de l’Église, notre évêque garant Mgr Jozef De Kesel, archevêque de Malines-Bruxelles, a décidé la dissolution de la communauté en 2022. Cela a été un choc pour beaucoup. Pour moi, cela a été un soulagement au vu des dysfonctionnements. On n’arrivait plus à avancer sans abîmer les personnes.
Comment avez-vous rebondi après cette épreuve?
Ma première idée était de rejoindre une autre communauté religieuse, mais j’ai réalisé que j’étais habitée par une crainte du monde extérieur, d’une vie hors communauté, et j’ai alors décidé de me mettre à l’épreuve et de me confronter à la réalité du monde du travail. Je suis revenue vivre à Genève, chez mon père, et j’ai proposé mes services à l’Église catholique, avec le désir de m’engager auprès de personnes précarisées, comme les jeunes que j’avais pu accompagner dans le cadre de mes activités en communauté. Ces jeunes avaient envie de s'en sortir. Ils ne voulaient pas que leur vie soit une fatalité. Ils avaient découvert le Christ, chacun à sa manière, ils avaient vraiment soif de connaître la Parole de Dieu. Finalement, c’est l’aumônerie des prisons qui m’a été proposée. Et là, tout s’est aligné et je n’ai pas demandé de délai de réflexion: j’ai rencontré des vies cabossées, mais une soif de vivre et de spiritualité. Cela m’a profondément touchée.
J'ai par ailleurs continué à vivre une vie de prière semblable à celle que j'avais en communauté. J’ai rencontré une vierge consacrée et j’ai réalisé que nos quotidiens étaient similaires et, pour moi, mon engagement au célibat restait un point ferme que je ne remettais pas en question.
"C’est l’aumônerie des prisons qui m’a été proposée. Et là, tout s’est aligné et je n’ai pas demandé de délai de réflexion: j’ai rencontré des vies cabossées, mais une soif de vivre et de spiritualité...
C’est ce qui vous a mis sur le chemin de la consécration dans l’Ordre des Vierges?
Oui. Par la suite j’ai rencontré des Vierges consacrées du diocèse qui m’ont proposé un parcours de discernement et de formation à Paris, puisque rien n’existe en Suisse romande. Et pendant ce temps, un autre événement a été décisif.
Lequel?
Le Triduum pascal 2024. J’étais alors en traitement pour un cancer du sein, diagnostiqué quelques mois plus tôt. À cause d’un taux de globules blancs trop bas, mon médecin m’a déconseillé de participer aux célébrations. Je suis restée seule, chez moi, et j’ai vécu le Triduum sur mon canapé en suivant les offices religieux sur Internet, avec mon téléphone. Et pourtant, j’ai ressenti une présence très forte de toute la Trinité. Moi qui craignais la solitude, j’ai découvert que le Seigneur était là! J’ai su que je pouvais dire 'oui' librement à cette forme de vie, qui a une dimension de solitude. C’était le dernier feu vert que j’attendais et suite à cela j’ai écrit ma lettre à l’évêque pour devenir vierge consacrée.
"Moi qui craignais la solitude, j’ai découvert que le Seigneur était là!"
Combien de Vierges consacrées compte le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg?
Je serai la 15e. L’Ordre des Vierges est la plus ancienne forme de vie consacrée dans l’Église. Elle existait déjà dans les premiers siècles, avant l’apparition des ordres religieux. Le Concile Vatican II l’a remise à l’honneur, en soulignant la place des laïcs dans l’Église. Aujourd’hui, il y a un nouvel essor. Dans le monde, elles sont des milliers.
Dans le diocèse de LGF, les Vierges consacrées bénéficient d’un cadre avec un programme, un thème annuel, une retraite, une journée spirituelle, une rencontre fraternelle entre nous et une autre annuelle avec l’évêque. Ce cadre et ces liens sont un soutien.
"Ce qui changera profondément, par contre, ce sera mon lien ecclésial: je vais devenir Épouse du Christ, par la prière de consécration, c’est-à-dire réservée à Dieu."
Les Vierges consacrées exercent tous types de métiers. L’engagement n’impose pas un travail en Église. À cet égard, elles sont comparables aux diacres dans la diversité de leurs engagements. Pour ma part, je suis aumônier de prison, et mon quotidien ne changera pas radicalement après la consécration.
Ce qui changera profondément, par contre, ce sera mon lien ecclésial: je vais devenir Épouse du Christ, par la prière de consécration, c’est-à-dire réservée à Dieu. J’aurais pu rester dans l'engagement de mes vœux privés, mais j’ai ressenti le désir fort d’un lien officiel avec l’Église. Cette consécration me lie au diocèse et m’incorpore à un ordre, même si je ne vis plus en communauté. Je ne suis pas un électron libre. Et surtout, je suis heureuse: ce n’est pas rien d’être épouse du Christ. (cath.ch/ecr/sb/lb)
* À la différence des ordres religieux, l’'Ordo virginum' n’a ni règles ni structures communautaires, mais ses membres sont consacrées par l’évêque diocésain. Un instruction publiée en 2018 par la Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée et les Sociétés de Vie apostolique, intitulée 'Ecclesiae Sponsae Imago', est venu encadrer la mission des vierges consacrées.