Dans un contexte de grandes transformations de la société, le cardinal Anders Arborelius, évêque de Stockholm depuis 1998, témoigne à I.MEDIA du regain de vitalité de l’Église catholique dans cette région de l’Europe de culture protestante.
Le cardinal Anders Arborelius, évêque de Stockholm depuis 1998, un diocèse qui couvre l’ensemble de la Suède, a participé au début du mois de février 2025 au pèlerinage jubilaire qui a fait converger à Rome 1200 catholiques venus des pays d’Europe du Nord: Suède, Finlande, Norvège, Danemark et Islande. Religieux carme et polyglotte de 75 ans, il souligne la force d’attraction de l’Église catholique dans une société en quête de repères. Il revient aussi sur le défi migratoire et l’enjeu de l’œcuménisme avec l’Église luthérienne.
Vous êtes devenu il y a huit ans le premier cardinal de l’histoire de la Suède et, plus largement, de l’histoire de la Scandinavie. Peut-on considérer que votre communauté catholique, minoritaire mais en croissance, préfigure le futur visage de l’Église en Europe?
C’est en effet un signe de la situation actuelle de l’Église dans de nombreux pays européens. Dans certaines régions du continent, l’Église devient plus petite, et en même temps plus internationale. En Suède, l’Église catholique est en progression. Elle demeure une petite minorité, mais se développe dans un contexte que l’on pourrait qualifier de «post-luthérien», qui est plus ouvert qu’auparavant à la religion et aux expériences des communautés de foi. La Suède est sécularisée depuis longtemps mais on sent un frémissement, un intérêt nouveau pour la religion, aussi pour le catholicisme, ce qui est un signe d’espérance.
L’Église catholique en Suède compte environ 130'000 fidèles officiellement référencés dans les paroisses, ce qui est un chiffre inférieur à la réalité: on s’en rend compte car la moitié des demandes d’obsèques concerne des personnes qui n’étaient pas officiellement enregistrées dans nos communautés. De nombreux immigrés ne sont pas inscrits. Mais chaque année, nous comptons entre 2000 et 3000 nouveaux enregistrements.
Quelles sont les principales communautés nationales présentes dans votre Église?
Les Polonais représentent encore un groupe très important, bien implanté depuis plusieurs décennies. Ils constituent une proportion importante de notre clergé: sur 180 prêtres au total dans le diocèse de Stockholm, je compte environ 70 Polonais. La Suède a aussi accueilli depuis longtemps de nombreux Latino-américains, mais qui ne sont pas tous catholiques, certains ayant rejoint des communautés pentecôtistes.
Une immigration plus récente est venue du Moyen-Orient – notamment une importante communauté de chaldéens venus d’Irak – et d’Afrique. Au Nord de la Suède, il m’est arrivé de célébrer des confirmations devant des assemblées entièrement africaines. Le gouvernement avait organisé leur accueil dans des communes disposant de logements vacants, mais certains immigrés repartent ensuite vers le Sud afin de trouver des opportunités professionnelles.
Environ 15% de nos curés sont africains: le curé de la cathédrale de Stockholm est un prêtre originaire du Nigeria. D’autres proviennent de pays francophones comme le Burundi, ou le Rwanda. Il y a aussi des religieux de nationalité française. Mon vicaire général est un dominicain français, Pascal-René Lung, qui vit depuis longtemps en Suède, et qui fut notamment curé à Lund. Mais le responsable de la mission française à Stockholm est actuellement un Polonais, qui a étudié à la Sorbonne.
Nous accueillons maintenant aussi de nombreux catholiques venus d’Asie, notamment des Philippines ou du Vietnam. Ils étaient nombreux lors du pèlerinage à Rome.
La présence des migrants suscite désormais de nombreuses tensions dans la société suédoise. Comment rendre le message d’accueil prôné par le pape François audible, dans ce contexte de politiques plus restrictives sur l’immigration?
La Suède avait il y a dix ans une politique d’accueil très ouverte, comme l’Allemagne, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. À Stockholm, il y a une forme de ségrégation entre Suédois et immigrés. On observe de nouveaux phénomènes de violence, surtout dans les faubourgs de nos grandes villes. C’est une source de grande préoccupation.
Le changement de politique migratoire rend plus difficile la vie des réfugiés. Quelques visas de travail très ciblés sont encore accordés en fonction des besoins du marché, par exemple avec des ingénieurs indiens dans le domaine des nouvelles technologies, mais c’est beaucoup plus restreint qu’auparavant.
Cela nous pose aussi des difficultés très concrètes pour la venue des prêtres étrangers. Nous avons récemment obtenu les documents pour deux prêtres du Sri Lanka, mais les visas ont été refusés pour deux prêtres du Nigeria et d’Érythrée. J’espère que nous trouverons une solution.
"Le changement de politique migratoire (...) nous pose des difficultés très concrètes pour la venue des prêtres étrangers."
C’est une nouvelle situation. Mais je tiens à souligner qu’au niveau œcuménique, toutes les Églises chrétiennes sont engagées dans l’aide aux réfugiés. Nous avons une trentaine d’Églises dans notre conseil œcuménique, et nous tentons de parler d’une même voix sur ce soutien aux migrants.
L’œcuménisme est très développé en Suède. Cependant, l’Église luthérienne et l’Église catholique suivent des orientations très différentes en matière de morale sexuelle notamment. Comment concilier la charité dans les relations entre Églises avec l’affirmation de la différence doctrinale et de la spécificité catholique?
C’est effectivement plus facile de s’accorder avec les luthériens sur la défense des migrants que sur des sujets comme l’avortement, l’euthanasie ou la défense du mariage, sujets sur lesquels nous ne sommes pas en communion. Tout le monde sait que l’Église catholique est opposée à l’avortement, qui est un sujet très difficile en Suède. Il y a des questions éthiques et dogmatiques qui mettent des limites au rapprochement œcuménique. D’ailleurs, sur la défense de la vie, nous avons plus de convergences avec les pentecôtistes qu’avec les luthériens.
Cependant, les relations personnelles avec les luthériens sont excellentes. Certains pasteurs suivent des retraites inspirées des Exercices de saint Ignace. Je suis moi-même régulièrement invité par l’Église luthérienne pour des conférences et des prédications. Récemment, j’ai pu prendre la parole pour la première fois dans la chapelle royale, lors d’un service œcuménique pour la paix en Ukraine.
L’Église catholique compte 44 paroisses dans l’ensemble de la Suède, et l’Église luthérienne nous prête une centaine d’églises pour servir nos communautés, notamment dans les campagnes du Nord de la Suède. Il y a eu beaucoup de bonne volonté de la part de l’Église luthérienne pour nous aider à prendre soin de nos fidèles.
En mars 2023, la lettre des évêques de Scandinavie sur la sexualité humaine, avec notamment une méditation approfondie sur le genre et la signification biblique de l’arc-en-ciel, avait rencontré un large écho. Cette réponse à la fois ferme et respectueuse face aux défis posés par la culture contemporaine constitue-t-elle l’expression d’une Église catholique qui s’assume comme «minorité créative», pour reprendre une expression chère à Benoît XVI?
On peut dire en effet que sur les questions de mœurs, l’Église catholique a une attitude ferme, mais calme. Nous ne faisons pas une “cultural war”, mais l’Église catholique est ferme, elle ne change pas d’opinion tous les jours. Et elle est reconnue et respectée pour cela.
Il y a une certaine fatigue dans la société en raison d’une sécularisation qui est allée très loin et qui provoque un manque de repères. Il est d’ailleurs évident qu’en réaction, un besoin spirituel émerge, notamment de la part des jeunes hommes. Les vocations féminines sont encore rares mais nous observons un rebond des vocations masculines, religieuses et sacerdotales. Un Suédois vient même d’entrer chez les chartreux en Suisse.
Pour le diocèse de Stockholm, j’ai eu la joie d’ordonner quatre prêtres en 2024. J’en ai ordonné une vingtaine depuis mon installation en 1998. Pour autant, il ne nous a pas encore été possible de constituer un groupe suffisamment stable pour rouvrir notre séminaire. Pour le moment, nos séminaristes étudient en Espagne et à Rome.
L’Église catholique exerce-t-elle une forme d’attraction sur le milieu luthérien ?
On observe que des luthériens, des protestants d’autres dénominations, mais aussi des athées, et quelques musulmans, rejoignent l’Église catholique. Nous recevons une centaine de conversions chaque année. Nous avons deux communautés bénédictines qui étaient autrefois protestantes, et qui ont donc assumé une conversion collective.
Nous comptons dans notre clergé catholique huit ou neuf anciens pasteurs qui ont obtenu une dispense canonique pour recevoir l’ordination sacerdotale tout en demeurant mariés. Je me souviens que lors de l’ordination de l’un d’entre eux, l’archevêque luthérien qui l’avait ordonné pasteur quelques années auparavant était venu. Sa présence était un grand signe d’ouverture. C’est probablement quelque chose de douloureux pour eux, mais cela n’empêche pas de préserver des liens d’amitié et d’estime.
Le Norvégien Jon Fosse, prix Nobel de Littérature en 2023, a beaucoup témoigné sur sa conversion au catholicisme. Est-ce que ces conversions de personnes d’un haut niveau intellectuel s’observent dans toute la Scandinavie, en Suède aussi ?
Nous observons, en effet, que les conversions viennent surtout de gens diplômés, des médecins, des professeurs, des artistes…. D’ailleurs, la rectrice de l’Université de Stockholm est une catholique, tertiaire dominicaine. Dans le monde médiatique et culturel, il y a des catholiques. Par contre, il y en a très peu dans la vie politique. Je ne connais pas de parlementaire catholique actuellement.
"Ce n’est qu’en 2000 que l’Église catholique a pu bénéficier de l’égalité des droits."
Les mêmes phénomènes se retrouvent dans d’autres pays d’Europe du Nord, avec des nuances. En Finlande, l’Église catholique est plus petite qu’en Suède, mais elle enregistre de nombreuses conversions locales. Ceci dit, la progression de l’Église catholique est surtout liée à des communautés étrangères.
Le catholicisme est donc aujourd’hui pleinement intégré dans la société suédoise ?
Les choses ont en effet beaucoup évolué. Après la Réforme, le catholicisme avait été interdit. Une tolérance progressive s’est lentement restaurée. Et ce n’est qu’en 1952 que l’accès des catholiques à certaines professions qui leur étaient interdites, comme l’enseignement, a été rétabli. C’est la même année que le diocèse de Stockholm a pu être institué.
Par ailleurs, ce n’est qu’en 2000 que l’Église catholique a pu bénéficier de l’égalité des droits, alors qu’auparavant elle était astreinte à des taxes spécifiques. J’étais alors un jeune évêque, je sortais du couvent et je n’avais pas d’expérience juridique, mais, Dieu merci, nous avons été bien aidés et bien conseillés pour ce changement important dans la vie de notre Église.
C’était un pas très important pour notre développement, alors qu’auparavant nous dépendions d’aides extérieures, notamment d’Allemagne. Maintenant, nous avons pris notre autonomie, et nous avons les moyens d’acheter certaines églises protestantes.
La venue du pape François en 2016 a été très importante pour les catholiques mais aussi pour l’Église luthérienne, et pour tout le pays. La situation s’est beaucoup améliorée, et les préjugés anti-catholiques sont en train de disparaître. Les jeunes sont très ouverts. Certains disent que «c’est plus cool d’être catholique que d’être luthérien», cela leur semble plus exotique! (cath.ch/imedia/cv/lb)
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