Cannes: bilan du Festival (210590)
Cannes, 21mai(APIC) La plus grande fête annuelle du cinéma mondial, le
Festival de Cannes, a pris fin lundi avec ses 16’500 accrédités, ses 2’700
journalistes et 111 chaînes de télévision qui ont suivi, en partie au
moins, les 800 projections inscrites à un programme qui dépasse 500 titres
de films. Ce Festival est aussi une gigantesque foire qui permet de prendre
le pouls du cinema mondial, ses tendances et ses sources d’inspiration. On
peut retenir cette année la gravité des thèmes traités par les réalisateurs
ainsi que, comme par le passé, l’un ou l’autre film directement inspiré par
un sujet religieux.
En mettant en scène la vie du moine Serge, personnage inspiré de Tolstoï, les frères Taviani ont proposé, avec "Le soleil même la nuit" un film
au sujet clairement religieux. C’est l’histoire d’un jeune noble dont
l’avenir s’annonce brillant et qui devient ermite à la suite d’un dépit
amoureux. Sa sainteté lui permet de faire des miracles qui vont attirer des
pèlerins en grand nombre jusqu’au jour où il sera tenté au-dessus de ses
forces. Ce film, en compétition pour la palme d’Or, est réalisé avec un talent certain par Paolo et Vittorio Taviani, mais sans le souffle épique
qui caracterise certains de leurs précédents films.
D’autres réalisateurs utilisent des éléments d’inspiration chrétienne
dans leurs films. Lean-Luc Godard appelle "Ancien testament" et "Nouveau
testament" les deux parties de son film "Nouvelle vague" interprété par Alain
Delon. Ce dernier joue deux personnages différents et ce film, qui a fait
une forte impression à Cannes se veut aussi, dans le style propre au réalisateur suisse, une réflexion sur la vie, la mort, la résurrection... En
conférence de presse, le réalisateur s’est vu contraint de répondre à une
question sur ses sources d’inspiration bibliques.
En portant à l’écran un rabbin trop pieux pour être honnête, et qui
n’est qu’un ancien magicien abusant de la crédulite des gens, Daniel Wachsmann fait surtout preuve d’une ironie mordante. Son film - l’auteur en est
persuadé - fera des vagues lors de sa sortie en Israël. Des miracles, il y
en a aussi dans le film yougoslave intitulé justement "Le temps des miracles". Mais là, ils doivent servir à railler la propagande athée du communisme. Le film fait aujourd’hui presque figure de document historique.
Plus émouvante est l’utilisation, comme source d’inspiration et non en
citations, du Cantique des Cantiques dans le film de Michel Khleifi, "Le
cantique des pierres". Né à Nazareth, ce cinéaste palestinien a fait un
film sur l’intifada composé en grande partie d’images documentaires et de
témoignages enregistrés ces derniers mois dans les villages de Cisjordanie,
de Gaza, dans les rues de Jérusalem. Des moments dramatiques... entrecoupés
d’un monologue poétique entre un homme et une femme qui se retrouvent après
de longues années de séparation. Ces monologues sont un chant d’amour inspiré directement du texte biblique que les musulmans appellent Cantique de
Salomon. Un film qui, venant après "Noce en Galilée", de ce même auteur,
mérite une grande diffusion.
Problemes humains
Davantage que d’autres années, la sélection des films proposés à ce Festival de Cannes offre un éventail très large de tous les problèmes qui se
posent à l’homme aujourd’hui. Giuseppe Tornatore, dont le film "Stanno tuti
bene" (Tout le monde va bien) qui a remporté le Prix du jury oecuménique,
en est un exemple. Le scénario semble simple. Un vieux père quitte sa Sicile natale pour aller rendre visite, par surprise, à ses cinq enfants éparpillés dans tout le pays et qu’il invite en vain chaque année pour les vacances. Il ne retrouve pas le premier et les quatre autres tenteront de lui
faire croire que tout va bien pour eux. Ce qui est loin d’être le cas : divorces, filles-mères, suicide, petits boulots minables ou politiciens sur
la touche, ils sont tous broyés par la société actuelle. Giuseppe Tornatore, dont on connaît le sens de l’image et sa façon de parler de nostalgie
avec un grand rire dans les yeux, brosse magistralement le portrait de ce
vieil homme perdu dans la circulation polluante de Turin, dans les escaliers de la Scala à Milan ou des coulisses du parlement de Rome, ou encore
contant fleurette à une autre retraitée sur une plage pluvieuse à Rimini;
de ce viel homme, confronté étape après étape, aux silences gênés de ses
enfants qui ont honte de lui avouer leurs drames, leurs malheurs présents
face aux souvenirs d’une enfance lumineuse. Marcello Mastroianni, qui porte
ce film de bout en bout en accomplissant ce magistral tour de la péninsule,
est un interprète qui plaît aux membres du jury délégués par des organisations d’Eglise: il tient en effet également le rôle principal de "Che ora
e?", de Ettore Scola, primé lui à Venise il y a quelques mois.
D’autres films abordent les problèmes de l’homme d’aujourd’hui: "Daddy
nostalgie" de Bertrand Tavernier parle de la mort; "L’aiguillon de la mort"
du Japonais Kohei Oguri, de la famille et de sa destruction par le soupçon
de l’infidélité; "Taxi blues" du Russe Pavel Lounguine et "Sailor et lulla"
de l’Americain David Lynch, mettent en scène des jeunes marginaux paumés
cherchant à se faire une place dans une société en évolution.
Films politiques
Nombreux furent cette année les films à thèmes directement politiques.
"Korczak", de Wajda, rappelle le massacre de milliers d’enfants juifs polonais durant la guerre; "Rodrigo D. non Futuro" met en scène des jeunes des
bidonvilles de Medellin (Colombie) pour lesquels l’avenir se réduit au néant; Alan Parker, dans "Come see the paradise" décrit avec d’imposants effets de mise en scène les camps d’internements pour les Japonais vivant aux
Etats- Unis durant la guerre; "Ucho" raconte les méthodes d’enquête de la
police tchèque (un film qui a vingt ans) et "L’interrogatoire" celles de la
police polonaise, particulièrement violentes (ce film date de 10 ans). Raymond Depardon a pris comme sujet la captivité de Françoise Claustre au
Tchad et l’Anglais Ken Loach est ellé tourner à Belfast "Hidden agenda",
une virulente attaque contre les polices secrètes anglaises à l’oeuvre en
Irlande, et pas seulement contre l’IRA.
Cette longue énumeration - tous des films de la prestigieuse section
compétition pour la Palme d’Or - démontre qu’il n’y avait guère de place,
cette annee à Cannes, pour des comédies ou des films faciles. A noter la
minuscule place laissée aux pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amerique latine, à
l’exception du Japon. Pour l’ensemble des sections du Festival, un seul
film par continent, c’est peu. Pour l’Afrique, "Tilai", de Idrissa Ouedraogo, c’est l’histoire d’un amour contrarié entre une jeune femme et un jeune
homme, quelque part dans la brousse du Sahel, parce que le père du jeune
homme a décidé de prendre la jeune femme pour quatrième épouse afin de
charmer ses vieux jours. Histoire de famille impossible aussi dans "Ju dou"
du Chinois Zhang Yimou, avec presque le même thème, un vieillard épousant
une jeune femme qu’un autre convoitait par amour. L’Amerique latine a proposé les jeunes de ses bidonvilles. Il faut encore noter une forte présence, au marché du film, des pays de l’Est avec deux catégories de films:
ceux qui ont été réalisés très librement ces derniers mois ("Taxi blues" au
style presque américain, en est un exemple) et ceux dont la production a
commencé il y a quelques années, comme "La mère" de Gleb Panfilov, un très
long hymne au communisme naissant, où apparaissent Marx, Lénine, les premiers drapeaux rouges... Ce qui devait être un manifeste devient un monument historique. (apic/pr/ Yvan Stern, directeur de l’Office catholique du
cinéma.