Cannes: bilan du Festival 1993 (240593)
Cannes, 24mai(APIC/De notre envoyé spécial à Cannes Yvan Stern) Les films
présentés au 46e Festival de Cannes sont le reflet du monde d’aujourd’hui:
en crise économique partout, en crise morale dans les pays riches, il se
questionne sur son avenir. Pour trouver des réponses, les cinéastes scrutent le présent et le passé et durcissent le ton: la violence crève
l’écran. Même les comédies mettent en scène des paumés, des ratés. Survol
de la sélection officielle de la plus grande manifestation cinématographique du monde.
Arbitraire, oppression, répression, vengeance, haine... Alain Cavalier
s’est interrogé sur ce mécanisme de violence qui fait de l’homme un tyran
sanguinaire pour son semblable. Dans un film formidablement épuré, centré
sur le jeu des visages, qui dit tout sans aucun dialogue, il décrit - mais
sans le situer géographiquement - ce que la France a pu vivre au temps de
l’occupation nazie, ou ce que des provinces yougoslaves vivent aujourd’hui:
la délation, la torture, les exécutions sommaires, la vengeance, de nouvelles arrestations arbitraires... A la fin du film, un des acteurs, prêt à
tuer son adversaire pour venger d’autres crimes, dessine une spirale qu’il
referme et lui laisse la vie sauve. Alain Cavalier a intitulé son film "Libera me". Des mots latins pour être plus universel, expliquait-il aux journalistes en conférence de presse: "Mais nous n’avons retenu que les premiers mots. Dans le psaume, c’est ’Libera me, Domine...’"
Le Jury oecuménique a relevé, en décernant son prix à Alain Cavalier le
24 mai, que cette implacable dénonciation de l’oppression est aussi un appel à la sauvegarde et au respect de la dignité humaine.
Un autre film portait un titre en latin: "Magnificat", de Pupi Avati.
Mais là, la religion n’est qu’un décor, maltraité en plus, de l’histoire
souvent loufoque d’un jeune bourreau apprenant à écarteler des gens, à couper des mains et des têtes en l’an de grâce 926, dans une vallée reculée du
Piémont. Le réalisateur espérait reconstituer l’ambiance du "Nom de la Rose"; il n’y est pas parvenu.
Un monde sans espoir
Des dizaines de films présentés à Cannes s’inspirent des problèmes secrétés par les sociétés occidentales et des violences qu’ils engendrent.
"Menace Society" et "Mi Vida Loca" ont pour cadre Los Angeles et pour sujet
l’absence totale d’avenir pour les jeunes de la communauté noire, pour le
premier film, et "latino" pour le second. Meurtres, drogues, prison, plus
des dialogues où surnage un argot ordurier que les sous-titres français ont
de la peine à suivre, il ne semble n’y avoir aucune solution, sinon détruire par la violence la société qui les a exclus. Des séquences documentaires
des dernières émeutes rappellent que la fiction, même tragique, peut rejoindre la réalité.
Dans "Naked", Mike Leigh décrit un jeune chômeur permanent qui ne côtoie, embrumé dans l’alcool et la drogue, que d’autres paumés. Nous sommes
entre Manchester et Londres et même dans les quartiers défavorisés, l’humour, parfois noir et grinçant, est une échappatoire. La génération perdue
d’Evgueni Lounguine habite Léningrad, mais dans des HLM loin des palais de
cette ville appelée aujourd’hui à nouveau Saint-Petersbourg. Dans ces "Anges au paradis", titre doublement ironique, l’alcool est encore plus violent, la déchéance plus totale; mais il situe son histoire en 1985; depuis
l’avenir est-il moins noir?. Pierre Yaméogo parle, dans "Wendemi", de la
déchéance des jeunes prostituées de Ouagadougou, mais son héros en réchappera en retournant dans son village.
Les jeunes ne sont pas seuls en cause: le héros de Schumacher, dans
"Chute libre", a bien dépassé la quarantaine. Son licenciement l’enfonce
dans un désespoir qui l’amène à détruire par la violence tout ce qui ne
semble pas tourner rond dans la société. Le fascisme n’est pas loin. Le
chômeur de Ken Loach, dans "Raining Stone", catholique pratiquant et père
de famille, prépare la première communion de sa fille. Comment payer la robe blanche indispensable pour marquer l’événement alors qu’on a en suspens
des mois de factures de loyer, d’électricité, de gaz et qu’il n’y a pas
grand chose à mettre dans la casserole? L’image que donne le réalisateur
anglais du sous-prolétariat urbain est précise, selon son habitude. Mais il
a ajouté, cette fois, une forte dose d’humour, ce qui n’est pas pour déplaire aux spectateurs.
Violence politique
Même si les conditions de production sont encore plus difficiles - en
raison de la crise économique - les réalisateurs du tiers monde tentent,
vaille que vaille, de parler de leurs réalités. Grande absente de Cannes, à
part des films mexicains, l’Amérique latine. Sur ce continent, le cinéma
est asphyxié par la production nord-américaine. Un film, produit en Europe,
parle de la première démocratie des Caraïbes, particulièrement malmenée:
Haïti. "L’Homme sur les quais" a pour héros des enfants, ceux d’un officier... Son opposition aux exactions entraînera sa condamnation s’il ne
partait immédiatement. Le film relate sereinement ce qu’il advient de sa
famille, de ses enfants restés en Haïti, engrenage de l’horreur, de la terreur sous le règne des Duvalier dont le descendant, Baby Doc, habite tout
près de Cannes, à Grasse, protégé par l’Etat français. Le film devient dénonciation.
Films chinois
Tian Zhuangzhuang n’a jamais eu de chance avec la censure de son pays,
la Chine. Après "Voleur de chevaux" qui parle du Tibet, il décrit dans "Le
Cerf-volant bleu" les mécanismes implacables de la Révolution culturelle
capable de broyer n’importe qui. Film interdit en Chine, présenté à Cannes
sans son réalisateur (visa de sortie refusé): un éclairage unique sur un
système d’oppression qui a fait des milliers de victimes dans le silence de
l’opinion mondiale. "Ce film est tiré de souvenirs personnels", écrit le
réalisateur dans le programme du Festival. Le cinéma témoin de ce que nous
avons voulu ignorer. De Chine aussi "Adieu ma concubine", de Chen Kaige. Un
plus vaste pan de l’histoire de ce pays-continent. Des années 20 jusqu’à
nos jours à travers le portrait de deux chanteurs d’opéra traditionnel,
dont l’un interprète toujours des rôles féminins. L’ambiguïté des relations
répond aux ambiguïtés de l’Histoire. Le message est moins précis, mais la
mise en scène plus somptueuse. (apic/ys/ba)
NB: Yvan Stern est le directeur de Cinédia (anciennement Office catholique
du cinéma) à Fribourg.