Au Cameroun, l'archevêque de Douala, Mgr Samuel Kleda, a jeté un pavé dans la mare en déclarant sur RFI le 25 décembre 2024 qu'une candidature de Paul Biya à la présidentielle d'octobre 2025 n'était "pas réaliste", alors que le président camerounais va bientôt avoir 92 ans. D’autres évêques ont repris la balle au bond à Nouvel An.
La question de l'âge de Paul Biya et de son état de santé font l'objet de spéculations régulières au Cameroun. Président en exercice depuis 1982, Paul Biya laisse planer le doute sur sa volonté de prolonger son mandat. Absent du pays durant de longs mois en 2024 pour se faire soigner dans une clinique genevoise, le président avait organisé un retour en grandes pompes à la fin de l’année.
"A un moment donné nous quittons ce monde"
L'archevêque de Douala et ancien président de la Conférence épiscopale nationale n'a pas mâché ses mots, appelant le président camerounais à quitter le pouvoir cette année. "Ce que je veux pour mon pays, c'est une transition pacifique." Commentant l'âge du dirigeant camerounais, Mgr Samuel Kleda a déclaré: "Nous sommes des êtres humains. À un moment donné, nous quittons ce monde, nous ne pouvons pas faire de miracle." Ajoutant qu'une nouvelle candidature de Paul Biya n’était pas ‘pas réaliste’.
La déclaration de Noël de Mgr Kleda semble avoir aussi libéré la parole de ses confrères, au point où certains commentateurs se demandent si l’Église catholique n’est pas en train de laissé tomber Paul Biya.
"On ne va pas souffrir encore"
Lors de leurs homélies à l'occasion du Nouvel An, plusieurs évêques camerounais ont ainsi lancé des piques, critiquant la gouvernance du président Biya.
Le 1er janvier 2025 à la cathédrale de Yagoua, au nord du Cameroun, Mgr Barthélemy Yaouda Hourgo s’est lâché: "On ne va pas souffrir plus que ça encore. On a déjà souffert. Le pire ne viendra pas. Même le diable. Qu'il prenne d'abord le pouvoir au Cameroun, et on verra après", a rapporté la BBC. Cette prise de parole a été fortement acclamée par l'assistance, avant de faire le buzz sur les réseaux sociaux au Cameroun.
L’État broie toute l’opposition
Mgr Emmanuel Abbo, évêque de Ngaoundéré, s’est lui aussi penché sur la souffrance des Camerounais."Qu'est-ce que les Camerounais n'ont pas encore enduré? Comment est-il possible que le mal-être des Camerounais ne pousse pas les responsables de ce pays à mettre fin aux trop nombreuses souffrances?" s'interroge le prélat.
Avant de poursuivre: "La plus grande des souffrances est qu'on interdit aux Camerounais d'exprimer leurs souffrances en promettant que l'État est un rouleau compresseur, un ‘Moulinex’ qui réduit en pâte tout Camerounais qui ose exprimer sa souffrance. Qui va-t-on gouverner quand on aura broyé tous les Camerounais?"
Dans cette homélie, retransmise sur une télévision locale, l'évêque conclut: "On demande aux Camerounais d'éviter les discours de haine, mais du haut nous arrivent des paroles de violence."
Dans son homélie de Nouvel An, Mgr Jean Mbarga, archevêque de Yaoundé, a appelé l'État à "tout faire pour que la voix des Camerounais soit entendue".
"Biya doit partir"
Un point de vue partagé par le député Jean-Michel Nintcheu, président du Front pour le changement du Cameroun. "Je suis entièrement d'accord avec les propos de Mgr Kleda, il a tout à fait raison. Sa candidature serait même une provocation, parce qu'on sait très bien que M. Biya ne dirige plus le Cameroun. Il est fatigué, il n'arrive même plus à se mettre debout. Et on sait très bien que cette situation a conduit à une multiplication de clans qui, en réalité, dirigent le Cameroun.".
Un évêque qui outrepasse ses fonctions
De leur côté, les soutiens de Paul Biya appellent déjà depuis des mois à une nouvelle candidature du chef de l'État. Pour Grégoire Owona, ministre du Travail et haut cadre du RDPC, le parti au pouvoir, Mgr Kleda a dépassé ses fonctions avec des déclarations de ce type. "Je ne suis pas étonné. Ça lui ressemble, ce type de choses, parce qu'il est un prélat qui a pris son camp."
Lors de son discours à la nation le 31 décembre, Paul Biya a remercié ses compatriotes pour le "soutien massif" qu'ils n'ont "cessé" de lui "apporter pendant toutes ces années", et affirmé que sa "détermination à servir reste intacte et se renforce au quotidien".
Porter un message de libération
Répondant à la BBC, Thomas Atenga, professeur de communication à l'Université de Douala, estime que l’Église catholique en tant qu'institution forte, "n'a pas d'autre choix dans le temps où nous nous trouvons que de porter ce message de libération et de liberté. Parce qu'au bout de 42 ans de pouvoir, il est quand même temps que les Camerounais connaissent d'autres formes d'espoir, de gouvernement qui leur permettent de penser que le monde est autrement que celui qu'ils connaissent depuis ces années." (cath.ch/bbc/mp)