Bruxelles: visite du nouveau recteur de l’UCA de San Salvador (100690)
Bruxelles, 10juin(APIC) "Nous avons bon espoir de parvenir à une paix durable au Salvador", a déclaré le nouveau recteur de l’Université catholique
centro-américaine "José Simeon Canas" de San Salvador (UCA), le Père Francisco Estrada, de passage à Bruxelles le 8 juin. Le Père Estrada succède au
Père Ignacio Ellacuria, assassiné avec cinq autres Jésuites et deux femmes
dans la nuit du 15 au 16 novembre dernier.
Ancien Provincial des Jésuites d’Amérique centrale, le Père Estrada
était venu à Bruxelles en compagnie du vice-recteur de l’Université, Axel
Soderberg. Tous deux ont été accueillis par divers organismes catholiques
de solidarité avec le tiers monde.
La paix avec réalisme
Selon le Père Estrada, il est réaliste de parler de paix au Salvador.
Tout le problème est de savoir si elle sera durable. Il y a pour cela des
conditions à remplir, à commencer par un accord entre les différentes parties sur une série de points tels que la loi électorale, les chemins vers
la justice, la restructuration de l’armée... Comment parvenir à un tel accord ? Par le dialogue, ainsi que le recommandait déjà le Père Ellacuria,
dont le successeur se plaît à évoquer la mémoire.
Pour le Père Estrada, "le dialogue pour la paix" butera à certains moments sur des points de vue conflictuels, voire irréconciliables. C’est que
l’on attend autour de la table des négociations non seulement des représentants du gouvernement, mais encore des civils, des militaires et des guérilleros. Pour le nouveau recteur de l’UCA, c’est une condition sine qua
non de réussite du dialogue. Mais le Père Estrada est confiant: "Des représentants de différents groupes et de divers courants réclament aujourd’hui
la paix !".
Le rôle des Jésuites
On ne sait toujours pas qui a "commandé" l’assassinat des six Jésuites
et de deux membres de leur personnel en novembre dernier. Neuf militaires
sont certes traduits en justice depuis le début de cette année, mais le juge Zamora a reconnu le 5 juin que des preuves matérielles - à savoir des
listes de noms - avaient été détruites. "Oui, l’enquête est difficile, renchérit le Père Estrada... car elle dépend des militaires". Le colonel Guillermo Benavides, accusé de complicité de meurtre, n’est peut-être qu’un
exécutant. Qu’en est-il au juste... et comment le prouver ? Telles sont les
questions que se pose le Salvador.
Le nouveau recteur jésuite ne pense pas que les religieux assassinés
étaient visés en tant qu’individus: "C’est au groupe des Jésuites et à
l’Université qu’on en voulait". Cependant, bien que la situation demeure
"dangereuse" au plan national, le Père Estrada craint moins aujourd’hui
pour la vie des Jésuites au Salvador... du moins tant que les médias en
parlent.
Les Jésuites et l’Université, "conscience critique et constructive"
Les Jésuites considèrent qu’il est de leur devoir de promouvoir des réformes dans le pays, et donc des alternatives. Le président Alfredo Cristiani, dans son discours inaugural, avait promis des réformes, principalement
en faveur des pauvres. En réalité, constate le Père Estrada, les réformes
économiques entreprises vont exactement en sens inverse. Du coup, le fossé
entre riches et pauvres continue de s’élargir au Salvador. C’est pourquoi
l’Université animée par les Jésuites recherche des alternatives qui, sur
les plans économique, technique et social profitent d’abord aux plus démunis. C’est dans ce sens que le recteur entend souligner le rôle de "conscience critique et constructive" que doivent jouer l’Université et les Jésuites dans son pays: il s’agit de contribuer à l’information, à la formation et à la recherche de solutions.
Quant au respect des droits de l’homme, "cela reste un énorme problème",
observe le Père Estrada. Pour ce religieux, la source de la violence n’a
pas changé: "C’est l’armée incompétente et corrompue qui vole et qui tue".
Et le problème posé par l’armée s’arrange d’autant moins qu’il est lié au
rôle joué par les Etats-Unis en Amérique centrale. Un rôle que le nouveau
recteur n’arrive pas à comprendre d’un point de vue éthique: "D’un côté,
les Etats-Unis cessent toute aide au Salvador; de l’autre, ils continuent à
proposer leur aide militaire !". En fait, c’est la quadrature du cercle:
"Comment résoudre les problèmes efficacement en Amérique centrale sans perdre le contrôle sur la région ? Voilà en quels termes raisonne le président
Bush", commente le Père Estrada.
Cependant le nouveau recteur de l’UCA ne croit pas que les Etats-Unis
détiennent la clef de tout. "Le gros problème chez nous, c’est avant tout
l’armée. Nous devons prendre nos distances vis-à-vis d’elle. Elle nous coûte beaucoup. Nous devons revoir toute notre organisation intérieure".
(apic/cip/cor)