Bruxelles: Un tribunal international condamne la dictature (250391)
Bruxelles 25mars(APIC) Un Tribunal international composé de neuf magistrats et d’une trentaine de jurés venus du Chili et de divers pays du monde, a été convoqué pour instruire symboliquement le procès de la dictature
militaire qui a gouverné le Chili du 11 septembre 1973 (date du putsch qui
a renversé le gouvernemet démocratiquement élu de S. Allende) au 11 mars
1990 (entrée en fonction du président Patricio Aylwin). Au terme d’une session de trois jours, au cours de laquelle ils ont entendu treize témoignages oraux et examiné de nombreux documents émanant de personnes restées au
Chili, le Tribunal a rendu son verdict. Dans la sentence prononcée le jeudi
21 mars à Bruxelles, on peut lire: "Il y a suffisamment d’indices de culpabilité pour ouvrir des enquêtes visant à traduire en jugement les auteurs
des dommages causés aux victimes, dont les cas ont été évoqués durant la
session".
A l’image du Tribunal Russel qui, il y a deux ans s’était tenu à Berlin
pour tenter de désigner les responsables de la dette qui paralyse le tiersmonde, le prétoire de Bruxelles était, en fait, uniquement symbolique.
C’est à la justice chilienne qu’il revient de prononcer les peines individuelles, en fonction du droit en vigueur au Chili. Le Tribunal a souligné
dans sa sentence qu’il était important de rappeler le droit imprescriptible
du peuple chilien d’obtenir au plus tôt le renforcement de cet Etat de
droit qui passe, entre autres, par "le refus immédiat de l’impunité pour
tous les coupables des crimes commis par la dictature, parce qu’elle représente non seulement un attentat à la mémoire collective d’un peuple, mais
un obstacle à la réconciliation nationale et à la pacification du pays".
l’impunité: un obstacle à la réconciliation
La réconciliation est aujourd’hui, en Amérique latine, le leitmotiv des
gouvernements démocratiquement élus pour succéder aux dictatures, en même
temps qu’une condition de viabilité. Au nom de cette réconciliation nationale l’impunité joue à fond en faveur des coupables. C’est ainsi que le
Président argentin Carlos Menem a pu grâcier cinq généraux condamnés en
1980. Un Tribunal Permanent des Peuples contre l’impunité s’est récemment
tenu en Amérique latine à l’instigation du SERPA (Service Paix et Justice).
Cette organisation a été fondée par Adolfo Perez Esquivel (Argentine), prix
Nobel de la Paix 1980 et par le Père jésuite Luis Perez Aguirre (Uruguay),
qui en est le représentant auprès de la Commission des Droits de l’Homme
des Nations-Unies à Genève. Le Père Perez Aguirre présidait le Tribunal de
Bruxelles créé en janvier 1990 suite à une réunion au Parlement Européen de
diverses organisations religieuses et juridiques de défense des Droits de
l’Homme.
La sentence énumère une vingtaine de questions auxquelles le jury a toujours répondu à l’unanimité. C’est un catalogue accablant des nombreuses
violations des droits de l’homme dont se sont rendus coupables le Général
Pinochet, les membres de la Junte et de nombreux fonctionnaires, notamment
des membres de la magistrature. Le rapport de la Commission "Vérité et Réconciliation" mise en place par le Président chilien Aylwin (Rapport Rettig) fait état de 3’500 cas de meurtres et de tortures, dont 957 "disparus". La sentence énumère, d’autre part, les conditions du renforcement de
l’Etat de droit, notamment l’abrogation de la Constitution de 1980, la liberté de tous les prisonniers politiques, et le refus immédiat de l’impunité pour tous les coupables des crimes commis par la dictature.
"le pardon n’est pas l’ignorance"
Il faut maintenant aller plus loin. C’est à dire poursuivre l’enquête, en
particulier au sujet des "disparus" et donc abroger la loi d’amnistie décrétée par Pinochet. Mais ceci n’est pas du goût des militaires ni du Président Aylwin. Ce dernier voit dans la publication du Rapport Rettig et la
promesse d’une indemnisation des familles des victimes un pas nécessaire et
suffisant à la réconciliation.
Des risques pour l’Eglise
L’Eglise, qui, dans cette affaire se trouve dans un position délicate,
"invite au pardon mais non à l’ignorance", comme le précisait une déclaration du comité permanent de l’épiscopat. Cependant, nombreux sont ceux qui,
sur place, n’hésitent pas au nom d’une certaine politique de "restauration"
dont ils accusent Jean-Paul II, à ranger la hiérarchie catholique dans le
camp du Président Aylwin. Aujourd’hui encore, lorsque le peuple parle de
"son" cardinal, il désigne le Cardinal Silva Enriquez, archevêque de Santiago de 1961 à 1983 et fondateur du Vicariat de la Solidarité, chargé de
venir en aide aux victimes de la dictature et à leurs familles. L’actuel
archevêque, Mgr Carlos Oviedo, incarne quant à lui, le sentiment majoritaire au sein de l’épiscopat: hier opposition mesurée à la dictature, aujourd’hui soutien non dissimulé au rétablissement de la démocratie.
Si l’Eglise chilienne a cessé de jouer un rôle de suppléance dans les
secteurs de l’éducation et de la santé, elle compte bien faire entendre sa
voix sur le plan doctrinal, ainsi qu’en témoigne le rappel des évêques concernant le divorce. Si cette évolution va dans le sens de la volonté de
"restauration" que l’on prête au pape, elle risque de faire perdre à
l’Eglise son crédit estime le Père Dumont - un des neufs magistrats du Tribunal de Bruxelles - qui poursuit: "L’Eglise est en train de perdre l’Amérique latine, comme elle a perdu la Chine du Père Ricci ou encore la classe
ouvrière". (apic/cip/ecl)