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    L’oecuménisme fait-il encore recette?

    Bruxelles: un moine et un pasteur font le point sur l’oecuménisme (250394)

    Bruxelles, 25mars(APIC) Le Père Thaddée Barnas, moine de Chevetogne, et

    le pasteur Marc Lenders se sont relayés à la tribune des Petites Conférences Protestantes de Bruxelles, pour faire le point sur "l’oecuménisme aujourd’hui". Après le boom des années 60 et la grande espérance suscitée par

    Vatican II, un constat: l’oecuménisme ne fait plus recette.

    En 1961, la majorité des Eglises orthodoxes sont devenues membres à part

    entière du Conseil Oecuménique des Eglises (COE). Entre 1962 et 1965, le

    Concile Vatican II a décidé d’une profonde "remise à jour" de l’Eglise catholique dans un esprit oecuménique. En 1973, la Concorde européenne de Leuenberg a proclamé la communauté de "chaire et d’autel" entre luthériens et

    réformés. Depuis, le mouvement oecuménique ne serait-il pas en stagnation,

    voire en recul ou en crise ? Les Petites Conférences Protestantes à Bruxelles avaient inscrit cette question à leur récente soirée-débat.

    "Trente ans après le boom des années 60 et la grande espérance suscitée

    par Vatican II, l’oecuménisme ne fait plus recette", constate le pasteur

    Michèle De Jonge, en introduisant les orateurs. "Les cartes ont été brouillées depuis l’ouverture des anciens pays communistes. Frustrations et accusations diverses sont perceptibles, de même qu’un certain malaise dans les

    relations entre Eglises. La crise de l’oecuménisme est particulièrement aiguë en Europe centrale et orientale."

    Dans le sillage de Vatican II

    Américain d’origine polonaise, le Père Barnas partage depuis 20 ans la

    vie bénédictine et la passion oecuménique du monastère - aujourd’hui abbaye

    de Chevetogne près de Ciney. Il est membre de plusieurs Commissions oecuménique et préside notamment la Commission de pastorale oecuménique du diocèse de Namur. Il constate lui aussi un moindre engouement du grand public

    pour les manifestations oecuméniques. Il voit parfois les vieilles méfiances refaire surface entre les familles confessionnelles. Cinq ans après la

    chute du mur de Berlin, il observe une "immense crise de confiance et de

    compréhension entre les chrétiens de l’Est et de l’Ouest".

    Mais trente ans après Vatican II, on juge encore mal sa portée, dit le

    Père Barnas, tant est profonde la transformation qu’implique la nouvelle

    compréhension que l’Eglise catholique a d’elle-même et de ses rapports avec

    les autres Eglises. Le seul fait qu’avec le Concile, l’Eglise catholique a

    cessé de se présenter comme la seule vraie Eglise du Christ témoigne d’un

    changement considérable.

    Avec les Eglises soeurs, une série de dialogues bilatéraux ont été lancés: catholiques-luthériens, catholiques-anglicans, réformés-catholiques...

    D’autres dialogues ont suivi: anglicans-orthodoxes, orthodoxes-vieux catholiques, luthériens-méthodistes... En même temps, un "travail de fond" se

    poursuit, au niveau mondial comme aux niveaux régional et local, grâce aux

    multiples initiatives de collaboration entre chrétiens et grâce à une réflexion théologique plus ouverte aux apports respectifs. Le nouveau Directoire oecuménique publié par le Vatican en 1993, incite les catholiques à

    aller de l’avant dans l’oecuménisme.

    Quand l’Eglise catholique romaine adhérera-t-elle au Conseil Oecuménique

    des Eglises? La question posée officiellement depuis 1968, puis évoquée

    par le pape Paul VI lors de sa visite au siège du COE à Genève en 1969,

    est toujours en suspens. "Nous collaborons si bien. Pourquoi changer de

    statut?", a déclaré en 1991 le cardinal Cassidy, président du Conseil

    pontifical pour l’Unité des Chrétiens. Mais serait-il encore "trop tôt"

    d’espérer un engagement ferme des parties concernées en vue de négocier

    l’adhésion de l’Eglise catholique? demande le Père Barnas. Il n’ignore pas

    que cette intégration sera difficile, quelle qu’en soit la formule:

    "L’Eglise catholique romaine devra accepter de jouer à fond le jeu

    multilatéral et se comporter comme un partenaire parmi les autres. Le

    Conseil, pour sa part, devra apprendre à se comporter de façon plus

    véritablement oecuménique, et moins agressivement protestante."

    Et les orthodoxes?

    C’est à dessein que le moine de Chevetogne évoque la présence protestante massive au sein du COE: il tient à faire valoir l’apport orthodoxe au

    mouvement oecuménique. Dès 1920, rappelle-t-il, une encyclique du patriarcat grec orthodoxe de Constantinople a invité les Eglises à un rapprochement mutuel. Or, cette circulaire met déjà l’accent sur la nécessité d’éliminer la méfiance et la haine dues au "prosélytisme", dont les orthodoxes

    se sentent victimes de la part des autres Eglises.

    La recherche d’une présence missionnaire des Eglises d’Occident au Moyen- Orient a, de fait, souvent joué au détriment de la présence orthodoxe.

    L’actuel patriarche orthodoxe d’Antioche, Ignace IV Hazim, résumait en 1977

    la situation en ces termes: "Nos Eglises soeurs ont envoyé dans nos pays

    des légions de missionnaires, souvent les plus qualifiés. Or, la confiance

    avec laquelle nous les avons accueillis a été déçue. Au lieu de nous aider

    à nous renouveler, les puissantes Eglises d’Occident ont cherché à nous

    "convertir" et ont constitué à nos dépens des Eglises uniates, latines et

    protestantes. Est-ce en la divisant que l’on aide une Eglise - une Eglise

    soeur, dit-on aujourd’hui - à se rénover? Vous pouvez comprendre combien la

    méfiance est profonde au coeur de nos Eglises."

    Après l’effondrement du communisme, c’est un sentiment analogue qu’expriment aujourd’hui les Eglises orthodoxes. L’ancien régime, selon l’expression employée en 1972 par un ecclésiastique orthodoxe russe, ne leur a

    généralement laissé d’autre choix que de "se conformer d’une façon ou d’une

    autre" pour ne pas être purement et simplement réduites au silence. Pendant

    des années, le COE a respecté cette contrainte en évitant de critiquer ouvertement le régime communiste. On reproche au Vatican un silence officiel

    analogue pour ne pas mettre les communautés clandestines en difficulté,

    après la suppression d’Eglises orientales, incorporées de force à l’Eglise

    orthodoxe.

    Un malentendu s’est ainsi développé entre les Eglises catholiques

    orientales et les Eglises orthodoxes, mais l’incompréhension dont celles-ci

    se plaignent englobe aussi le monde protestant. C’est pourquoi le Père

    Barnas attend des instances et du dialogue oecuméniques "une mise en valeur

    très particulière des Eglises de l’Europe de l’Est en général, et des

    Eglises orthodoxes en particulier".

    Un regard protestant

    Marc Lenders, pasteur de l’Eglise wallonne (Eglise de langue française

    dans le cadre de l’Eglise réformée des Pays-Bas), a participé à la création

    en 1975 de la Commission Oecuménique Européenne pour Eglise et Société, où

    il est chargé de recherches dans le domaine éthique. Au tableau dressé par

    le Père Barnas, il s’est contenté d’ajouter quelques touches, mettant en

    relief la veine protestante au sein de l’oecuménisme.

    La chute du mur de Berlin a provoqué une "onde sismique" ressentie jusque dans les rapports entre les Eglises. En témoignent les grandes rencontres ecclésiales qui ont suivi. Un Synode des évêques européens a été convoqué en 1989 pour faire le point sur l’évangélisation de l’Europe. En

    1992, 14 Eglises orthodoxes ont été réunies à Istanbul par le patriarche de

    Constantinople et ont à nouveau abordé la question du prosélytisme. La même

    année, 80 responsables d’Eglises protestantes rassemblés à Budapest ont

    porté un regard nouveau sur leur mission dans la société est-européenne, en

    relevant le défi de la sécularisation sans chercher à occuper une position

    de force dans la société. En septembre 1992, la Conférence Européenne des

    Eglises a traité, à Prague, de la vision de l’Europe, des nationalismes, du

    prosélytisme et de l’évangélisation, du dialogue avec les autres religions.

    Le pasteur Lenders reconnaît que, dans une large mesure, les Eglises de

    l’Ouest, et notamment les Eglises protestantes, ont "oublié" l’Europe de

    l’Est. L’absence d’un véritable réseau de relations entre les Eglises de

    l’Ouest et de l’Est y a contribué. Et c’est cela qui rend difficile aujourd’hui le retour d’un climat de confiance. Cette confiance a aussi besoin, ajoute-t-il, d’une meilleure connaissance de ce qui s’est passé: le

    COE a invité les Eglises de l’Est à collaborer à une recherche en ce sens.

    En outre, l’oecuménisme ne peut progresser sans "repentance", et donc sans

    interrogation sur "la complicité des Eglises à l’égard du contexte politique et économique". Ceci exclut les attitudes "triomphalistes" et même, insistent les protestants, l’idée d’une nouvelle "Europe chrétienne".

    Marc Lenders souligne que le mouvement oecuménique ne progressera que

    par l’engagement de tout un chacun. La lenteur du mouvement n’est pas forcément un mauvais signe: "Lorsque deux Eglises se rencontrent, ce sont deux

    mémoires qui se rencontrent et qu’il faut apprendre à décoder. On ne peut

    entrer en dialogue qu’avec une grande capacité d’écoute, non seulement de

    l’interlocuteur, mais du contexte dans lequel il vit." Le rassemblement oecuménique de Bâle en 1989 a montré la capacité de toutes les Eglises européennes de se donner la main pour faire avancer la cause de la justice, de

    la paix et de la sauvegarde de la création. Mais "la voile ne peut pas forcer le vent": l’aventure oecuménique reste fondamentalement une aventure

    spirituelle et non spectaculaire.

    En conclusion, le pasteur Lenders attire l’attention sur la nécessaire

    distinction entre la foi et la croyance. Les chrétiens d’Europe, jadis, ont

    trouvé étrange la croyance des Aztèques en la nécessité des sacrifices humains pour faire revenir le soleil indispensable à la poussée du maïs, leur

    alimentation de base. Mais les Européens d’aujourd’hui ne partagent-ils

    pas, entre autres, la croyance selon laquelle la compétitivité et les lois

    du marché vont résoudre le problème du chômage? Pour Marc Lenders, un des

    grands défis d’aujourd’hui est "des manières nouvelles d’exprimer la foi

    chrétienne dans une société qui est soumise à des mutations profondes et

    qui s’accroche à ses croyances". (apic/sv/pr)

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