Bruxelles: le cardinal Danneels dresse (081187)
Bruxelles, 8novembre(APIC/CIP) Le cardinal Godfrie Danneels, archevêque
de Malines-Bruxelles, a tenu conférence de presse vendredi 6 novembre à
Bruxelles, ou il a fait le point sur les travaux du récent synode des
évêques auquel il a participé.
A ce synode sur la vocation et la mission des laïcs dans l’Eglise et
dans le monde, le cardinal Danneels partait avec une série de questions et
d’aspirations qu’il avait recueillies en Belgique, notamment auprès des
Conseils généraux de laïcs et au cours de différentes rencontres préparatoires. Il ne s’agissait pas, dit-il, de se rendre à Rome avec une attitude
défensive, mais simplement de soulever les questions qui se posaient : sur
la signification meme du "laïc" (non seulement comme militant, mais comme
chrétien ordinaire appelé à donner un témoignage évangélique) , sur la
tâche des laïcs dans l’Eglise et leur mission dans le monde, sur les mouvements de laïcs, sur le rôle des femmes, sur les ministères et les services
dans l’Eglise...
Durant la première partie du mois d’octobre, les pères synodaux ont entendu plus de 220 interventions. Un peu plus de la moitié d’entre elles,
environ, fournissaient des aperçus sur la vie ou les problèmes des laïcs
dans les Eglises locales. Une intéressante géographie du problème, remarque
le cardinal Danneels, avant de passer en revue les principaux problèmes
posés.
Les nouveaux mouvements
Le problème des mouvements (depuis l’Action catholique classique
jusqu’aux nouveaux mouvements) "a pris beaucoup plus de temps que je ne
l’imaginais", dit le cardinal Danneels. Parmi les nouveaux mouvements,
précise-t-il, on a parlé du renouveau charismatique, de "Communion et
Libération", de l’Opus Dei, du Cursillo, des communautés néocatéchuménales,
des Focolari.
Ces nouveaux mouvements ont eu, au synode, leurs chauds défenseurs, dont
Mgr Paul Cordes, du Conseil pontifical pour les laïcs. On a également émis
des réserves : les nouveaux mouvements partagent peu l’option préferentielle pour les pauvres, a remarqué le cardinal brésilien Aloïsio Lorscheider
., ils font un peu bande à part, a ajouté l’archevêque de Madrid ., il y a
différentes questions qui se posent à leur propos, a noté le cardinal Carlo
Maria Martini (Milan).
Ces questions tournent finalement autour de deux ou trois axes : les
nouveaux mouvements n’échappent-ils pas au contrôle de la hiérarchie ? Comment dès lors s’inséreraient-ils dans la ligne pastorale de tel ou tel diocèse ? D’ou vient leur manque d’options plus sociales, souvent dénoncé en
Amérique latine ? Ces problèmes ont d’autant plus d’ampleur que les mouvements sont influents. Le mouvement charismatique (ou Renouveau) compte, au
sein de l’Eglise catholique, quelque 20 millions d’adhérents à travers le
monde. L’Opus Dei annonce de 70.000 à 80.000 membres dans le monde. En Italie, "Communione e liberazione" déclare 80.000 membres. Tous ces mouvements
vivent certes des réalités et des engagements évangéliques qui ont de quoi
interpeller d’autres chrétiens, note le cardinal Danneels. Même leur modèle
d’évangélisation, qui insiste d’abord sur une forte identité chrétienne et
prend, en quelque sorte, le contrepied de "l’évangélisa- tion du milieu par
le milieu" comme dans l’Action catholique, mérite qu’on le prenne en compte
sans exclusive.
Mais il y a un problème de "pouvoir", ajoute le cardinal Danneels. A
l’influence politique et culturelle s’ajoute le pouvoir financier, comme
dans le cas ou les membres d’un mouvement consentent à verser dans un tronc
commun la dîme de leurs revenus. Et l’archevêque de Malines-Bruxelles de
rappeler l’adage , à titre de vigilance pour tout chrétien : "le pouvoir
corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument".
Pourtant, le prélat de l’Opus Dei, Mgr Alvaro del Portillo, a déclaré au
lendemain du synode : "L’Opus Dei n’est pas un mouvement, mais une prélature personnelle". Réaction du cardinal Danneels lors de la conférence de
presse : "Mgr Alvaro del Portillo oublie ses origines. L’Opus Dei a toutes
les caractéristiques d’un nouvceau mouvement. Et ce serait un désastre si
tous les nouveaux mouvements devenaient des prélatures personnelles, donc
des diocèses non territoriaux. Or, il est très tentant , pour un mouvement
de dire : nous voulons des prêtres qui nous comprennent ., nous allons faire notre séminaire. On ne l’a heureusement jamais autorisé, sauf pour
l’Opus Dei. Et je me réjouis qu’à Rome, le Père Giussani, responsable de
"Communione e Liberazione", m’a confirmé qu’il refusait la perspective de
devenir un jour autre chose qu’un mouvement.’’
Les ministères
A propos des ministères ou des "services" institués dans l’Eglise, deux
sensibilités différentes sont apparues dans le synode. D’une part, des
évêques ont cherché à préciser et à restreindre la notion de ministère à
une fonction stricte, sous peine d’appeler "ministère" le seul fait d’orner
l’autel de fleurs ou d’accompagner une messe à la guitare. Les évêques
africains voient les choses autrement : pour eux, dit le cardinal Danneels,
la réalité passe avant le mot. De fait, des catéchistes africains préparent
déjà des fiancés au mariage et reçoivent leur consentement sacramentel.
Faut-il institutionaliser tout cela ?
Les laïcs et la politique
Deux sensibilités sont également apparues à propos des laïcs et de la
politique. Les voix du tiers-monde ont été les plus fortes à cet égard :
devenus ministres de gouvernement, ont observé certains évêques, des laïcs
qui ont grandi dans nos écoles chrétiennes semblent avoir tout oublié de
leur éducation . Manifestement, l’Evangile ne pénètre pas assez le monde
politique, poursuit le cardinal Danneels, qui relève tout de même l’autre
son de cloche entendu au synode : mêler de trop près l’Evangile et la politique ne va-t-il pas contribuer à sacraliser le pouvoir et la politique,
qui demeurent nécessairement ambigus ?
Les instituts séculiers
Erigés il y a une trentaine d’années à l’intention des laïcs célibataires voulant se consacrer à Dieu sans entrer dans une forme instituée de vie
religieuse, mais en restant dans le "monde", les instituts séculiers ont
été peu présents dans les débats du synode. Et celui qui en a la charge
dans la Curie romaine, le cardinal belge Jérôme Hamer, l’a fait remarquer.
Mais, tout en faisant la même observation à sa suite, l’archevêque de Malines-Bruxelles ajoute : les instituts séculiers ne sont sans doute pas conçus pour offrir une forme adéquate d’organisation aux mouvements ou l’on
s’engage en famille, en couple, avec des enfants...
La doctrine sociale de l’Eglise
Le cardinal Danneels a été frappé par les demandes répétées de rappels
de la doctrine sociale de l’Eglise. La proposition a été faite au pape de
publier éventuellement en 1991, une encyclique sociale de synthèse, à l’occasion du centenaire de l’encyclique retentissante de Léon XIII "Rerum novarum".
La voix des Eglises du silence
On en parlait presque pas il y a dix ans. En 1985, lors du synode extraordinaire vingt ans après le Concile Vatican II, on a entendu davantage la
voix des Eglises du silence, à l’époque surtout la Pologne et la Hongrie.
Cette fois-ci, c’est une trentaine d’interventions "courageuses et fortes",
note le cardinal Danneels , qui sont venues, pour commencer de la Tchécoslovaquie avec le cardinal Tomasek, puis de Pologne, de Hongrie, de Bulgarie, du Liban, de l’Iran, de l’Irak, de l’Arabie Saoudite, du Tchad et du
Burundi... "comme si le synode était une vaste plateforme pour vivre et
réclamer la liberté".
La femme et son rôle
Il a été beaucoup question des femmes et de leur statut lors du récent
synode. Avec, de nouveau, deux sensibilités assez différentes. Certains
évêques, notamment aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, revendiquent non
seulement l’émancipation des femmes, mais seraient prêts, dans certains
cas, à vouloir leur ordination aux ministères jusque là réservés aux
prêtres.
Sans être forcement exclusive de ce souhait, la sensibilité africaine,
par exemple, s’est montrée autre. On y a présente davantage la femme comme
figure d’harmonie, de réconciliation, de tendresse, et non pas comme figure
faisant trop vite penser au modèle masculin. A la suite d’une intervention
du cardinal Decourtray (Lyon), le cardinal Danneels aimerait, lui aussi,
que l’on réfléchisse davantage dans l’Eglise à la "masculinité" et à la
"féminité", en les situant sous le regard de l’Evangile.
En attendant, le synode a clairement demandé au pape de revoir certaines
dispositions canoniques concernant l’accès des femmes aux "ministères"
d’acolyte et de lecteur. Institués en 1975 par Paul VI, dans un document
intitulé "ministeria quaedam", ces deux ministères "laïcs" sont devenus obligatoires pour le clergé, puis finalement réservé aux hommes. Le cardinal
Ratzinger et le cardinal Mayer, dont relèvent les organismes de la curie
romaine qui sont compétents en la matière, ont tous deux appuyés la demande
de révision du synode, vu les incohérences existant depuis douze ans. Si
les ministères d’acolyte et de lecteur sont des ministères "laïcs", au nom
de quoi en exclure les femmes , sinon par glissement d’une compréhension de
ces ministères dans une "orbite exclusivement eucharistique et cléricale" ?
En fin de compte, le synode a demandé au pape de prendre lui-même la décision.
Le cardinal Danneels a encore remarqué qu’entre les hommes d’Eglise et
les femmes, il y avait souvent un conflit de langage. Il ne tient pas, ditil, qu’à la relation hommes/femmes, mais aussi à l’opposition de deux langages : l’un, prégnant dans la société actuelle, est marqué par l’esprit
rationnel, efficace, analytique ., l’autre, est plus symbolique, plus globalisant, plus synthétique. L’Eglise peut-elle se faire comprendre en n’adoptant que le premier langage, alors que le langage symbolique serait tellement plus approprié pour parler de Dieu, de l’amour, de la vie et de la
mort ?
Au terme du synode
Le synode, même s’il n’a pas déclenché de grands enthousiasmes au vu de
ses conclusions, reste cependant une "expérience collégiale irremplaçable",
souligne le cardinal Danneels, qui note que sur quelques 230 pères synodaux, une trentaine seulement avaient participé aux travaux du Concile
Vatican II.
Outre la richesse des interventions entendues, non seulement de la part
des évêques, mais encore de la soixantaine de laïcs présents dans l’assemblée, l’archevêque de Malines-Bruxelles relève la qualité du message du
synode, sans oublier la richesse des rapports des douze groupes de travail
qui ont étudié les propositions finales à remettre au pape.
Ces propositions finales sont restées en-decà de bien des espérances.
mais c’est dû, selon le cardinal Danneels, à la structure même du synode,
ou les pères ont dispos de trop peu de temps (une soirée et une nuit) pour
passer du stade de la documentation à celui des conclusions (des
propositions et des centaines d’amendements pour 54 propositions
finales...). plutôt qu’à un prolongement ou à un dédoublement coûteux du
synode, c’est à un apport supplémentaire de théologiens que le cardinal
Danneels songe pour améliorer le fonctionnement du synode. Autre signe
encourageant : la liberté de parole de l’Eglise du silence. En revanche,
note le cardinal, il faut bien dire que l’islamisation progressive du
monde, souvent dans une perspective théocratique, pose un problème réel,
d’autant plus que les pays islamiques ne pratiquent pas la réciprocité à
l’egard des pays qui accordent la liberté de culte et de religion aux
musulmans accueillis sur leur territoire.
Enfin, "il reste beaucoup à faire pour améliorer les relations avec la
presse", dit le cardinal Danneels. Il explique d’ailleurs son étonnement
devant les choix "bizarres" de taire certaines informations . Ainsi, pourquoi n’a-t-on pas publié le texte des propositions remises par les
différents groupes de discussion ? Par décision, non du pape, ni du secrétariat du synode, mais seulement des présidents de ces groupes. Leur motif
: on saurait trop facilement qui a dit quoi. Mais, réplique le cardinal
Danneels, on le saura de toute façon, car on le sait toujours...
L’archevêque de Malines-Bruxelles termine cependant sur une note
d’espérance, à l’intention de tous ceux qui comptent sur une évolution positive du synode : "quand on veut faire bouger un synode, qui est un vrai
corps social, avec un système nerveux perfectionné comme tout organisme vivant, il ne faut pas le frapper à la tête dès le debut. Sinon, il se venge... mieux vaut lui faire, sans douleur, des injections intraveineuses...’’ (apic/bo/be)