Bruxelles: invité des théologiens francophones belges (090392)
Bruxelles, 9 mars(APIC) La place des traditions chrétiennes dans l’Europe
de demain a été au centre de l’analyse du Père Paul Valadier, théologien
jésuite du Centre de Sèvres à Paris, et des Facultés catholiques à Lyon, à
l’occasion de la récente rencontre de la section belge francophone de l’Association de théologie catholique, à laquelle il avait été invité.
Aux théologiens belges réunis à Bruxelles, Paul Valadier a proposé une
réflexion en deux temps. Il s’est d’abord attaché aux "spécificités européennes", en établissant une comparaison critique avec la notion de "nouvelle
évangélisation" qui figure dans les documents pontificaux de ces dernières
années. Il s’est ensuite penché sur les relations entre les diverses traditions chrétiennes en mettant en évidence la position singulière du christianisme au sein de la société contemporaine, après la "chute des idéologies".
A l’aube du troisième millénaire, le vieux continent européen ne se porte pas si mal, observe le Père Valadier. Le religieux jésuite n’est pas de
ceux qui crient à la "déchéance" ou au "délabrement" de l’Europe. Il
s’étonne même qu’on puisse parler d’un continent en perte d’influence alors
que tant de faits témoignent d’une "victoire insolente" de l’Europe: n’a-telle pas réussi à exporter et à faire adopter dans le monde entier ses manières de voir et de vivre, comme la démocratie, l’économie de marché ou la
raison scientifique? Et face à ces créations typiquement européennes, il
n’y a même plus de vis-à-vis crédible, ajoute le Père Valadier, sauf peutêtre l’islam. Bref, les Européens n’ont aucune raison d’être moroses.
Le religieux jésuite définit la spécificité européenne selon trois
critères: l’aptitude à l’autocritique, la pluralité des sources culturelles
et le rapport particulier que l’Europe entretient avec "l’autre" ou
"l’altérité".
Une inspiration également venue de Constantinople et de Moscou
L’aptitude à l’autocritique puise aux deux racines de l’identité européennes: la philosophie grecque, avec le ressort critique qu’on lui connaît
notamment depuis Socrate, et le prophétisme biblique. L’Europe s’est bâtie
au carrefour: en s’insérant dans une histoire qui précède (la tradition) et
en la remettant constamment en question (le "socratisme"). Paul Valadier
cite à ce propos l’écrivain Eric Weil: "L’Europe est une tradition qui ne
se satisfait jamais de sa tradition".
Les sources dont l’Europe s’est inspirée sont multiples. On ne ferait
pas droit à la réalité en ne retenant qu’Athènes et Jérusalem. L’Europe a
aussi tiré son inspiration de Constantinople et de Moscou. Dès lors, le rêve d’une Eglise qui donnerait seule son identité à l’Europe paraît excesseivement prétentieux et ne peut trouver d’appui dans l’histoire.
Le rapport de l’Europe à "l’autre", à "l’altérité" est également spécifique. La civilisation européenne est curieuse de tout, pour le meilleur et
pour le pire. On pourrait, à ce propos, faire référence au mouvement de colonisation.
Aptitude à l’autocritique, pluralité des sources et rapport à l’autre
ont formé la "matrice de la modernité", estime le Père Valadier. Avec le
philosophe français Paul Ricoeur, il considère que la raison "éclairée"
telle que l’affirme au XVIIIe siècle la philosophie des "Lumières" ne suffit pas à remplir le berceau de la modernité: celle-ci doit être située
dans une histoire plus longue et dans un contexte plus large.
"Nouvelle évangélisation"
Régulièrement, depuis quelques années, le pape invite et encourage les
catholiques à une "nouvelle évangélisation". En parcourant les discours
pontificaux, Paul Valadier a observé que cette expression pouvait recouvrir
deux conceptions différentes, qui ne se recoupent qu’en partie.
A certains moments, le pape procède à une analyse sévère de la modernité. Constatant une perte d’influence voire une marginalisation du christianisme, il déplore que la société moderne ait perdu le sens de la "transcendance". Or, souligne-t-il, n’est-ce pas la "transcendance" qui fonde la valeur et la fécondité d’une civilisation? Une "nouvelle évangélisation"
s’impose donc pour redonner un élan vers la transcendance, sous peine de
voir l’Europe tourner à rien.
Dans d’autres interventions, Jean Paul II ne condamne pas seulement la
modernité, mais également l’Eglise, qui n’aurait pas fait son travail et
porterait donc la responsabilité d’une déchristianisation. Ainsi, remarque
le pape, après les efforts d’évangélisation poursuivis au cours du premier
millénaire, le grand schisme de 1054 entre les Eglises d’Orient et d’Occident a marqué une rupture. D’autres ruptures ont suivi. La plus forte est
celle de la modernité, introduite et fondée sur le plan intellectuel par
Descartes et Kant, déployée dans la Révolution française. Une caractéristique majeure de la modernité, selon le pape, explique le Père Valadier, est
que Dieu y est relégué aux oubliettes. Autrement dit, la modernité procéderait d’un affaisement interne de l’évangélisation. La conclusion coule de
source: il faut une nouvelle évangélisation de l’Eglise, donc des chrétiens
eux-mêmes.
Elargissant ses observations, Paul Valadier prend acte des différentes
conceptions de la "nouvelle évangélisation". Tantôt il y a un refus de la
modernité et le rêve d’une chrétienté mythique. Tantôt on ne juge pas la
modernité assez forte pour accomplir les valeurs qu’elle promeut sans le
secours de l’Eglise. Tantôt encore, l’Eglise est jugée coupable d’un relâchement missionnaire et est appelée à se ressaisir par une "nouvelle évangélisation". Malgré les différences sensibles entre ces trois conceptions,
le Père Valadier leur trouve un point commun fondamental: toutes sont en
opposition avec les spécificités européennes que sont l’aptitude autocritique, la pluralité des sources et le rapport à l’altérité.
L’impossible marche arrière
Le Père Valadier s’est ensuite penché sur la diversité des traditions
chrétiennes. L’orthodoxie, dit-il, en est un exemple type, malgré l’idée
trop répandue qu’il n’y aurait qu’une tradition unique. On ne revient jamais en arrière, insiste l’orateur. La modernité aussi poursuit son chemin
et ne reviendra pas à des valeurs anciennes. Elle continuera donc de prôner
notamment la liberté responsable et la raison argumentative.
Il en va de même en ce qui concerne les traditions. Certains ont pu
croire que les Eglises de l’Est, habituées à la lutte, aideraient les Eglises d’Occident à retrouver leur identité. En réalité, note le Père Valadier, les Eglises de l’Est seront confrontées aux mêmes problèmes que l’Occident. Il leur faudra dès lors apprendre à passer d’un christianisme de
contestation à un christianisme de proposition.
De plus en plus, les Eglises devront miser sur la démocratisation et reconnaître que le pluralisme est positif. Encore faut-il qu’elles apprennent
à se situer publiquement dans la société et acceptent de s’engager dans les
débats contemporains. Paul Valadier espère aussi que le style démocratique
aura des répercussions internes dans les Eglises.
Deux points restent délicats: les relations entre les orthodoxes et les
autres chrétiens, et les relations entre chrétiens et musulmans. En ce qui
concerne les rapports des chrétiens d’Europe avec l’islam, le religieux jésuite plaide à la fois pour l’accueil de l’autre et pour l’adhésion ferme
aux principes de la modernité. Il rappelle aussi que les relations entre
les chrétiens et les musulmans ne datent pas d’hier et qu’ils ont porté des
fruits comme en témoignent notamment l’Andalousie et la civilisation mauresque.
Paul Valadier invite en conclusion les croyants à la vigilance. Derrière
la prétendue annonce d’une disparition des religions, des hommes ont cherché à promouvoir une "réalité sans reste" et à délivrer l’esprit des "arrière-mondes". Mais reste la question de l’altérité, que les chrétiens
devront sans cesse rappeler, en faisant place à "l’indétermination", en
gardant "une place vide" contre tout système totalitaire ou "Babel achevée". (apic/cip/pr)