Bruxelles: enjeux et défis d’une société plurireligieuse (080391)
Bruxelles, 8mars(APIC) Chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes et autres
croyants se côtoient désormais régulièrement. Les frontières religieuses
traversent même chaque croyant. l’avenir sera-t-il celui des religions à la
carte? Quels sont les enjeux et les défis d’une société plurireligieuse?
Quelle est la spécificité, dans ce contexte, de la foi chrétienne ? Pour
répondre à ces questions, une journée de réflexion organisée à l’initiative
de l’Institut "Lumen Vitae" s’est récemment déroulée à Bruxelles.
La journée était coordonnée par un spécialiste des religions orientales,
le Père Jésuite Jacques Scheuer. Jadis, a-t-il rappelé au début de la rencontre, les Européens ont vécu dans un univers religieux assez homogène.
Aujourd’hui, ce qu’on appelle un peu trop facilement "retour du religieux"
procède d’abord de la coexistence, dans une même société, d’une pluralité
de religions. Ce phénomène nouveau soulève assurément le problème du dialogue entre les religions. Mais il invite aussi chacun à prendre une conscience nouvelle de son identité religieuse, donc à repenser son appartenance à telle ou telle religion, en sachant que la frontière entre les religions passe aussi au-dedans de lui, observe le Père Scheuer.
Chrétien, hindou, bouddhiste?
"Je suis à 100% chrétien, hindou et bouddhiste", affirme depuis plusieurs années le théologien et mystique Raymond Pannikar, né d’une mère
catholique espagnole et d’un père hindou et retiré à l’âge de 73 ans près
de Barcelone. Anand Nayak, maître-assistant de missiologie à la Faculté de
Théologie de l’Université de Fribourg en Suisse, invité par "Lumen Vitae",
a confié ses réflexions sur la théologie de Raymond Pannikar.
Selon Anand Nayak, on y découvre d’abord la place centrale faite à Jésus
de Nazareth, considéré comme la révélation divine et la vie de Dieu aujourd’hui parmi les hommes. Le Christ n’est donc pas réduit à une banale
figure de l’histoire des hommes. Aux yeux de Raymond Pannikar, poursuit le
professeur de Fribourg, Jésus constitue la voie unique, mais il se présente
aussi sur les chemins des diverses religions et cultures. Par conséquent,
le missionnaire chrétien ne saurait être quelqu’un qui apporte le Christ là
où il ne se trouvait pas; "il ne saurait que contribuer à révéler sa présence chez ceux-là même qu’il croit évangéliser".
Une psychothérapeute belge, Donatienne Cassiers, a parlé d’une méthode
d’apprentissage de l’intériorité qu’elle propose à des jeunes dans le cadre
de retraites pour les 17-18 ans, en vue de les éveiller "à la découverte de
la présence du divin".
De son côté, Chantal van der Plancke, professeur de religion à Bruxelles, enseigne dans une école où les élèves d’origine musulmane partagent
les mêmes bancs que leurs camarades d’origine chrétienne. Elle a montré
l’intérêt d’une telle situation. Les jeunes, bien avant les adultes, sont
sensibilisés aux questions posées par la pluralité des religions, voire par
la possibilité d’appartenances multiples. Il appartient au professeur notamment de favoriser le dialogue entre les croyants de religions différentes
en aidant les jeunes à s’apprécier eux-mêmes. Mais aussi en proposant des
activités qui par exemple valoriseront les fêtes religieuses des uns et des
autres. Cette connaissance de l’autre religion élargira l’horizon religieux
de chacun. Elle montrera aussi les possibilités d’agir ensemble dans le
monde à partir de la foi de chaque élève, différente sur certains aspects
et semblable sur d’autres, mais une foi porteuse de la même dignité et du
même respect.
L’identité de la foi chrétienne
Les réflexions ont tout naturellement débouché sur la question que le
Père Jacques Scheuer a définie en ces termes: "Dans le contexte plurireligieux actuel, comment le chrétien peut-il mieux redéfinir son identité ?"
A vrai dire, a reconnu le Père Scheuer, il s’agit pour les disciples du
Christ de "rendre compte de l’espérance" qui est en eux. En d’autres termes, c’est la question du salut qui est posée ici. Mais si l’on identifie
ce salut à l’Eglise catholique, alors on dénie d’avance toute valeur aux
autres religions. On supprime tout autant l’intérêt et les enjeux d’un dialogue interreligieux lors qu’on suppose que "toutes les religions se valent", a relevé le Père Scheuer. Seule une position intermédiaire qui définit le salut et par rapport à la recherche de sens des hommes et par l’offre que Dieu fait d’une relation avec lui à travers le Christ, permet aux
chrétiens d’exprimer leur espérance sans nier celle des autres.
"L’Eglise n’épuise pas le Règne de Dieu et n’en a pas le monopole", a
encore souligné Jacques Scheuer. "L’Esprit précédera toujours l’Eglise. Et
les chrétiens ne peuvent être que signes du Royaume et ne peuvent qu’apprendre à en déceler la présence au delà de la communauté chrétienne."
Schématiquement pour faire comprendre leur position religieuse par rapport aux autres religions, les chrétiens ont souvent représenté celles-ci
par des centres concentriques, plus ou moins éloignés d’un pôle central,
bien entendu occupé par eux-mêmes. Le Père Scheuer propose de corriger ce
schéma par celui d’une ellipse à deux foyers! Les chrétiens peuvent à bon
droit se situer dans l’un des foyers; mais les autres religions et autres
conceptions de vie ont aussi le droit de se reconnaître dans l’autre foyer
de cette ellipse, dont le dessin global n’est pas de trop pour évoquer le
Royaume de Dieu. (apic/cip/ba)