"L’Eglise doit prononcer une parole prophétique"
Bruxelles, 30décembre(APIC) Le Père Khalil Kochassarly, libanais, a témoigné de son expérience en l’Irak lors d’une rencontre à Bruxelles avec
les membres de l’Association des Journalistes d’Information Religieuse
(AJIR). Né au Liban dans une famille orthodoxe syrienne, il a rapidement
opté pour l’Eglise catholique et est entré chez les Dominicains. Il a vécu
40 ans en Irak, où il a connu la prison. Ancien supérieur régional des Dominicains pour le Moyen-Orient, il réside aujourd’hui à Bruxelles. Aux
journalistes, il a fait part de ses préoccupations: la crise du Golfe bien
sûr, mais aussi les droits de l’homme en Irak, l’avenir de la jeunesse et
la vie des Eglises.
"La vérité irakienne est difficile à cerner", déclare d’emblée le Père
Kochassarly. Comment comprendre par exemple qu’un pays à large majorité musulmane soit régi par un parti Baas socialisant et laïque ? Comment expliquer que l’Irak, affaibli par huit années de guerre contre l’Iran, se déclare prêt à une nouvelle guerre pour défendre son annexion du Koweït ?
Comment se fait-il encore que le parti de Saddam Hussein puisse compter
dans ses rangs des autorités ecclésiastiques ?
Beaucoup de ces énigmes, selon le Père Kochassarly, s’éclairent par "la
volonté constante affichée par le parti Baas: prendre la tête du monde arabe. "C’est ainsi, commente-t-il, que la population irakienne a déjà été invitée à se préparer à la guerre contre l’Iran bien avant que Saddam Hussein
ne déclenche l’attaque de 1980". Une guerre qui était loin d’être une guerre-éclair - elle a duré huit ans - et qui, même si l’Irak n’en est pas sorti vaincu, a eu des conséquences désastreuses, affirme le Père Kochassarly:
"Alors que des chantiers avaient été ouverts un peu partout pour la modernisation du pays, l’économie a rapidement régressé. De plus, la guerre a
décimé la jeunesse: à présent, il manque de jeunes pour construire l’avenir!"
Le Baas se sert des Eglises
"Pour les chrétiens, le grand défi est d’offrir un même visage face à
l’islam et à l’Etat irakien", souligne le Père Kochassarly; "la survie du
christianisme dans le pays en dépend. Nombre de chrétiens, du reste, ont
déjà émigré".
"L’ennui est que des chrétiens, et non des moindres, acceptent d’être
embrigadés dans le parti Baas (parti de la "résurrection arabe", ndlr) afin
de jouir des privilèges accordés aux amis de Saddam Hussein. Ils ont pu,
par exemple, recevoir les masques à gaz distribués aux seuls membres du
parti lors de la guerre contre l’Iran", affirme le Père Kochassarly.
La persécution religieuse ne sévit pas en Irak: "On ne saurait parler de
persécution contre les Eglises en Irak. les épiscopats sont reconnus, les
biens d’Eglise sont respectés, les lieux de culte sont ouverts, les chrétiens peuvent affirmer leur foi, organiser la catéchèse et même compter sur
des cours de religion chrétienne là où leurs enfants sont majoritaires dans
une école. L’Etat irakien a même fourni des fonds pour la reconstruction de
certaines résidences épiscopales !".
"Mais il y a quelque chose de bien plus insidieux que la persécution,
ajoute le Père Kochassarly: c’est que l’Eglise, avec le consentement de
certaines de ses autorités, est utilisée comme un parti au pouvoir ! Or, le
parti Baas est partout: dans les familles, les écoles, les hôpitaux, les
milieux de travail, l’armée,... Chaque membre a pour tâche de dénoncer les
opposants et de contribuer ainsi à les faire ’disparaître’ ! C’est comme ça
que plusieurs de mes amis ont disparu !" Et le Père Kochassarly d’ajouter:
"Le tragique, à mes yeux, c’est que des prêtres, des religieux et même tel
ou tel évêque sont des sympathisants du parti Baas... pour ne pas dire
plus!"
Le Père Kochassarly a une expérience amère de la justice irakienne: une
justice sommaire, qui emprisonne les gens sans procès: "J’ai vu ce que signifiait ne pas être membre du parti quand je me suis retrouvé en prison il
y a quelques années. Jamais je n’ai su pourquoi. Jamais un tribunal n’a
prononcé une quelconque condamnation contre moi. On a sans doute voulu
m’intimider. Je suppose que l’on n’a pas admis qu’au bout de quelques années de présence, je commence à susciter dans la population, entre autres
parmi les jeunes, une grande sympathie pour les chrétiens".
l’Eglise doit oser une parole prophétique
"Aujourd’hui, à mon avis, les évêques présents en Irak sont, en règle
générale, trop à la botte du régime. Or, il est extrêmement important que
les Eglises réapprennent à prononcer des paroles vraies, tout particulièrement pour faire respecter les droits de l’homme", affirme le Père Kochassarly.
Cette parole prophétique, il la réclame d’abord en ce qui concerne le
problème palestinien: "Beaucoup d’Arabes se sentent aujourd’hui orphelins,
sans voix. C’est d’abord pour eux que je voudrais que les Eglises parlent
clairement. Elles peuvent bien davantage pour faire entendre les cris des
pauvres. Elles peuvent aussi beaucoup pour faire comprendre que l’on ne résoudra pas la crise du Golfe sans lier les différents problèmes qui sont
imbriqués au Moyen-Orient, y compris les statuts respectifs d’Israël et du
peuple palestinien. Oui, c’est là-dessus qu’on souhaiterait entendre davantage une parole prophétique des Eglises". (apic/cip/cor)
Encadre
L’Irak s’est constitué à la suite de l’éclatement de l’Empire ottoman. Placé sous mandat britannique en 1920, le pays est doté, l’année suivante,
d’une monarchie, avec l’accession au trône d’un émir venu d’une tribu hachémite d’Arabie Saoudite, Fayçal Ier. L’influence britannique sera longtemps considérable, au-delà même de la déclaration d’indépendance de 1932.
Le roi Rhazi Ier, qui succède à Fayçal Ier en 1933, trouve la mort dans
un "accident" en 1939, laissant comme héritier du trône un enfant de quatre
ans, Fayçal II. Le moment est propice à un coup d’Etat: Rachid Ali
s’installe au pouvoir en 1941. Les Britanniques répliquent par une occupation et trouvent dans le prince régent Abd al-Ilah un allié sûr.
En 1958 se produit un nouveau coup d’Etat: le général Abd al-Karim Kassem ne se contente pas de renverser la monarchie, il fait exterminer tout
la famille royale.
Le général Kassem est à son tout assassiné, en 1963. A son "régime rouge" se substitue un régime nationaliste et islamiste dirigé par le colonel
Abdel Salam Aref. Tué dans un accident en 1966, ce dernier est remplacé
pour peu de temps par sont frère Abdel Rahman Aref.
En 1968, le parti Baas (parti arabe socialisant et non religieux fondé
par le chrétien syrien Michel Aflak), en pleine ascension, porte au pouvoir
le général Hasan al-Bakr. Le bras droit du général n’est autre que Saddam
Hussein, un homme déjà occupé à écarter un à un tous ses opposants.
Lorsque le général Hasan al-Bakr meurt en 1973, le nouveau président de
la République Saddam Hussein concentre entre ses mains tous les pouvoirs.
Le parti Baas est désormais omniprésent dans la société irakienne.
600’000 chrétiens en Irak
Sur le plan religieux, la presque totalité des 17 millions d’Irakiens se
rattachent à l’islam dans ses deux principales branches: l’islam sunnite,
partisan de la tradition qui remonte au Prophète, qui est surtout répandu
dans le nord et le centre du pays; l’islam chiite, qui se rattache par les
imams à Ali, gendre de Mahomet, qui est davantage représenté à Bagdad et
dans le sud du pays. Les trois grandes villes de Karbala, Kufa et Nadjaf,
au sud de la capitale, sont des lieux saints particulièrement vénérés par
les chiites.
Quoique minoritaire (3,5% de la population), la présence chrétienne en
Irak n’est pas négligeable. Les quelque 600’000 chrétiens se répartissent
en différentes Eglises qui entretiennent entre elles des relations suivies.
Fait rare dans un pays du Moyen-Orient: les catholiques sont les plus nombreux; ils forment 75% des chrétiens et appartiennent à différentes branches: chaldéens, syriaques, arméniens, latins,... sans parler des Eglises
syriaque, nestorienne et arménienne grégorienne non unies à Rome. (apiccip/cor)